Dans une interview au journal Le Soir, le président de l’Open VLD Egbert Lachaert pointe le travail de nuit comme ingrédient de la relance économique (1). L’homme politique y évoque aussi nos voisins bataves : « (…) plus de souplesse dans l’organisation du travail, de la flexibilité, je pense notamment au travail de nuit, effectif à nos portes, aux Pays-Bas ». Il est vrai que, de l’autre côté de la frontière, le recours à des horaires atypiques de travail est plus important qu’en Belgique.

Comparaisons chiffrées à l’appui, nous constatons que près d’un travailleur sur trois travaille en soirée aux Pays-Bas (contre moins d’un travailleur sur dix en Belgique). Le travail de nuit y atteint aussi un pourcentage plus élevé. Concernant le travail du dimanche, un travailleur sur 5 est concerné (contre un sur dix en Belgique), soit une augmentation de 20% depuis 2006. Les femmes sont également plus actives professionnellement le septième jour de la semaine (22,3% contre 17,4% pour les hommes) (2).

Pourquoi de telles différences entre nos deux pays ? Aux Pays-Bas, la législation en matière d’horaires atypiques est plus souple, ce qui facilite leur implémentation par les employeurs. En Belgique, le cadre légal prévoit le recours à la concertation sociale ou, à défaut de représentation des travailleurs, des procédures administratives au sein des organes sectoriels de concertation.

Egbert Lachaert a donc raison : en matière « de flexibilité », nos voisins bataves atteignent des pourcentages plus élevés grâce à plus de « souplesse » législative. Le même homme politique songe à s’inspirer de nos voisins pour relancer l’économie. Il pense « notamment » au travail de nuit. En connaît-il pour autant les conséquences sur les principaux concernés, les travailleurs.

Le travail de nuit a un impact sur la santé

L’homme et la femme sont des êtres diurnes. S’ils sont actifs de nuit, ils entrent en conflit avec leur horloge interne. Résultat ? Différentes fonctions de leur corps comme le sommeil, la température, la digestion et la sécrétion hormonale se dérèglent. Cela a bien sûr des conséquences sur leur santé : troubles du sommeil, système digestif perturbé, problèmes cardiovasculaires,…

Ainsi, une étude regroupant 61 recherches internationales (3) a démontré un lien entre le travail de nuit de longue durée et un risque accru de cancers chez les femmes. Il s’agit notamment du cancer de la peau (41% plus élevé) et du sein (32%). Du côté des hommes, les résultats ne sont guère plus rassurants. Selon une étude publiée dans le American Journal of Epidemiology, les hommes qui travaillent régulièrement la nuit, voient leurs risques de développer un cancer de la prostate, du pancréas, du rectum, de la vessie et des poumons augmenter, en comparaison aux hommes qui n’ont jamais travaillé de nuit. Aussi, des recherches de l’université de Toulouse ont constaté que les individus confrontés à des horaires irréguliers obtenaient de plus faibles résultats en matière de compétences cognitives.

L’impact de tels horaires de travail ne se limite pas pour autant à la santé des travailleurs concernés.

Le travail de nuit a un impact sur la vie sociale, familiale et professionnelle

Travailler la nuit ou en équipes plonge le travailleur en marge de la société car il est régulièrement ou systématiquement indisponible pour des activités en société ou en famille. Exemple : déphasage par rapport aux rythmes scolaires, aux activités et aux éventuels temps de garde des enfants. De même, indisponibilité fréquente pour une multitude d’activités sportives, culturelles ou ludiques qui se déroulent les week-ends (que le travailleur en soit le protagoniste, le spectateur ou le simple accompagnant). Ces absences nuisent à la qualité de son implication dans la vie sociale et familiale.

Côté professionnel, l’isolement du travailleur de nuit ou en équipes existe aussi. Son accès aux services de l’entreprise est plus compliqué (service du personnel, médecin du travail, activités sociales, représentation du personnel). Son horaire atypique de travail freine aussi son évolution professionnelle en raison d’un accès moins aisé aux formations.

Pas de relance au détriment de la santé

L’impact économique de la crise sanitaire est évident : dans de nombreux secteurs, les activités ont été ralenties ou stoppées durant des périodes plus ou moins longues. Nos modes de vie ont également été modifiés et nous consommons différemment. Les estimations chiffrées de l’année 2020 ne seront certainement pas éloignées de la réalité : nous devons nous attendre à une chute de 9% du produit intérieur brut et à une diminution de l’emploi de près de 70.000 postes de travail (4). Ces chiffres ne justifient pas pour autant l’instauration de mesures asociales telles que le travail de nuit. La population est déjà victime de la crise sanitaire. Doit-elle aussi devenir victime de la relance économique, en voyant ses conditions de travail et de vie se détériorer ? Globalement, pouvons-nous nous inspirer d’un modèle qui réduit la concertation sociale (quid de l’esprit d’équipe prôner par le gouvernement ?) et qui aboutit à la suppression des jours de repos que sont les samedis et les dimanches ? Les éventuelles créations d’emplois ne cacheront pas les dégâts certains des horaires atypiques de travail.

1 « Un relâchement avant février n’est pas prudent », Le Soir du 5 décembre 2020

2 “Nederlanders werken vaak ‘s avonds en op zondag”, Het Parool, 8 janvier 2019.

3 Publiée dans Cancer Epidemiology, Biomarkers & Prevention.

4 Banque nationale de Belgique.