Faire vivre le débat d’idées. C’est un des piliers du projet rédactionnel de La Libre Eco Week-end. Une trentaine d’experts, reconnus dans leur domaine, partageront désormais leurs opinions avec vous. Des idées forcément tranchées, argumentées, pour faire avancer et animer la communauté "Libre Eco". Issus, entre autres, du monde académique, de la société civile ou du milieu de l’entreprise, ces experts interviendront à tour de rôle, en fonction de l’actualité, en recourant non pas aux messages intempestifs et personnalisés, mais bien en favorisant les échanges constructifs.


Ouverture du bal avec Jean Galler, patron de “Chez Blanche”, “boutique gourmandise” (boulangerie pâtisserie) Ex-patron de la chocolaterie éponyme


Chaque année d’élections, les campagnes électorales suivies de formations de gouvernements éveillent en moi espoir et perplexité.

Manifestement la gestion du Bien commun est plus complexe que celle d’une PME et je remercie des femmes et des hommes de s’y engager. Pourtant, je crois que ces personnes politiques qui formulent des promesses, des projets non chiffrés, des visions du bonheur rassureraient davantage les électeurs s’ils passaient par le “tronc commun” de l’expérience PME ; dans mon cas, celui d’une boulangerie. Sans doute, certains responsables n’ont-ils pas le sentiment d’avoir besoin de cette expérience car gérer une boulangerie leur paraît simple.

Des équipes heureuses

Bientôt cinquante années de vie professionnelle m’ont appris la mise en œuvre d’une vision partagée, l’exigence omniprésente du chiffrage, les lancements de produits de qualité qui séduisent en Belgique et dans le monde,… Elles m’ont appris les bonnes attitudes pour susciter des équipes heureuses… Ces années d’engagement professionnel développent en mes équipes et moi-même patience et courage parce que le levain doit être nourri chaque jour et que le travail de nuit est la règle en boulangerie artisanale. La fabrication de nos pains au levain s’étend sur trois jours de préparation !

Ces caractéristiques ne correspondent-elles pas aussi aux exigences attendues de tous les responsables et organes qui servent le Bien commun dans le cadre d’un budget national de 420 milliards ?

Comme il apparaît, selon Statbel, que 69 % des 2 800 000 travailleurs du secteur privé sont impliqués dans des entreprises de moins de 250 personnes, comme il se fait que ces travailleurs ont des enfants-étudiants de plus de 18 ans et des parents qui ont quitté le secteur marchand, sur les 7 millions d’électeurs belges au moins 3 333 000 évoluent dans un référentiel PME. Il est constitué d’une obligation de résultats, de mesures, d’évaluations, d’amour du produit, du respect du client.

Sans idéaliser les forces et les faiblesses de cet univers, il induit généralement en pratique les réflexes suivants : par exemple en cas d’échec, “c’est plus souvent ma responsabilité que celle des autres”, “laisser traîner un conflit n’est pas possible parce que le client attend”, “multiplier les yaka et les rase gratis est vite contredit par la réalité”, “faire miroiter des rêves hypothétiques est qualifié de tromperie”,…

La marque Belgique

Vivant dès lors un contraste entre leur référentiel quotidien et leur perception de la politique, il y a de fortes chances que ces 3 333 000 électeurs – et d’autres, c’est-à-dire tous ceux qui gèrent avec attention leur ménage – partagent mes interrogations sur la pertinence et le sens de la responsabilité trop souvent déployés en politique et en particulier pendant les campagnes électorales.

Selon le Nation Brands Report, la marque Belgique vaut 548 milliards de dollars. Dans les entreprises familiales au long cours, l’inévitable transmission de pouvoir oblige de distinguer celles et ceux qui – éblouis ou inconscients du capital familial – veulent s’en servir, de celles et ceux qui veulent servir par des compétences morales et managériales qui renforceront la marque. Pourquoi la marque Nederland vaut-elle 1005 milliards et la Suède 703 milliards de dollars ?

Au-delà de ma petite contribution à la production de richesses et à l’emploi, je suis un supporter des bons gestionnaires du Bien commun. Aussi je propose aux douze premiers femmes et hommes publics, francophones, néerlandophones, germanophones, qui se signalent à la rédaction de ce journal, de partager un atelier interactif de trois heures dans ma boulangerie. On y débattra des conditions de succès d’une entreprise banale comme une boulangerie… qui confectionne aussi des petits pains au chocolat. Peut-être y a-t-il quelques bonnes pratiques transposables au Bien commun.

Il y a du pain sur la planche et la perspective que les politiciens qui connaissent l’art du “simple” seront meilleurs dans l’art du complexe.