L'expression de prières en réaction à une catastrophe affecte d’une manière "inattendue et importante" les comportements d’entraide. Même les personnes partageant leur demande d’intervention divine risquent de se montrer moins généreuses dans leurs dons aux victimes, révèle une étude du département d'économie de l'Université du Wyoming.

Chronique signée François Remy, journaliste - coordinateur de la Libre Eco.

Ô génération incrédule, s'exclameront peut-être certains en découvrant les travaux de Linda Thunström, professeure assistante du département d'économie de l'Université du Wyoming. Cette dernière a dirigé des recherches pour objectiver la polémique sur l’expression de bons sentiments à la suite d’une catastrophe, naturelle ou provoquée par l’homme.

L’économiste tente de cerner "la valeur des pensées et des prières", comme elle a intitulé son article dans la prestigieuse revue PNAS, publiant les comptes rendus de l'Académie américaine des sciences. Car ces gestes de bienveillance ont apparemment un effet pervers, celui de déforcer l’entraide, poursuit la Pr Thunström dans un autre article à paraître l’année prochaine.

Les résultats de ses expériences sociales suggèrent que, dans certaines circonstances en tout cas, la prière se substitue à l'aide matérielle. Les personnes qui priaient pour les victimes étaient en effet amenées à donner moins d'argent pour la cause, vraisemblablement convaincues que leurs intentions amélioraient la condition d’autrui.

"Il n'y a pas de marché pour les pensées et les prières d'intercession (pour le compte d'autrui), leur valeur ne peut donc être déduite de prix existants", explique l’auteure pour planter le décor. Elle a dès lors mis en place un système expérimental, avec les victimes d’un récent ouragan, des membres de la communauté et des étrangers, des Chrétiens et non Chrétiens, pour évaluer la valeur monétaire nette des coûts et avantages perçus de ces marques de soutien spontanées.

"Les bénéficiaires peuvent s'attendre à des avantages directs (amélioration de la santé ou de la richesse) ou des coûts directs (réduction du gain matériel) résultant de pensées ou de prières. Les destinataires peuvent également éprouver des gains hédoniques (sentiment d’espoir ou proximité avec d’autres) ou des coûts pénibles (colère, contrariété)", poursuit-elle.

© PNAS

Avec un modèle statistique particulier (Tobit) utilisé pour décrire une relation entre deux variables spécifiques, l'étude a établi une échelle de valeurs, positives pour certains bénéficiaire (à titre indicatif, une victime chrétienne valorise à 4,36$ la prière d'un inconnu lui aussi chrétien et à 7,17$ la prière d'un prêtre) et négatives pour d'autres (un athée serait prêt à payer 3,54 $ pour qu'une personne chrétienne qu'il ne connaît pas évite de lui adresser ses prières).

Forte de ces données, Linda Thunström entend ainsi tempérer le débat public. La controverse autour de la valeur des prières se montre vive aux Etats-Unis où les dirigeants politiques les adressent comme par réflexe après des fusillades, des ouragans, des feux de forêts. Les contestataires estiment qu'exprimer son empathie sous cette forme est non seulement un geste dépourvu de sens face au drame mais que, dans certains cas, cela dédouane moralement les responsables pour ne pas agir.

À cet égard, l’économiste rappelle une corrélation positive entre religiosité et comportement altruiste, à l'instar de l'aide bénévole pour la communauté. La professeure américaine renvoie à des études antérieures démontrant que les prières d'intercession augmentent la prise de conscience et l'empathie.

Le problème que l'auteure relève dans ses travaux tient au fait que "les pensées et les prières sont perçues comme des actions morales qui ont un impact direct sur la le bien-être des bénéficiaires, tout comme les dons. Si c'est le cas, ces gestes peuvent également générer une un effet substitution des dons". Autrement dit, les victimes de catastrophes risquent d'être plus désavantagées financièrement par le fait de prier. De plus, "il est tout à fait possible qu'un destinataire de prières attribue une valeur positive à une prière mais qui ne compense pas la baisse des dons".

Naturellement, soulignons qu’il s’agit de travaux exploratoires. La Pr Thunström appelle d'ailleurs des recherches complémentaires afin d'examiner la solidité des résultats au travers de différents contextes. Cette nouvelle variable s’annonce déjà utile pour les ONG et autres acteurs de l’entraide qui devront l’intégrer à l’équation de leur récolte de fonds. Alors, que la communauté scientifique ne se fasse pas prier!