La perception des informaticiens, résumée par le stéréotype du geek mâle peu émotif et inapte socialement, persiste alors qu'elle n'a pas lieu d'être.

– Chronique signée Guillaume Hachez, producteur du podcast "Septante Minutes Avec"

On le sait, sur le marché du travail IT, l’offre est bien inférieure à la demande. Un rapport commandé par la Commission européenne prédisait à ce sujet qu’à l’échelle de l’Union, il manquera 500.000 travailleurs en 2020. Une opportunité qu’on pourrait penser réservée à un public de jeunes diplômés, mais il n’en est rien. De fait, le codage informatique est moteur d’un formidable ascenseur social.

C’est sur base de ce constat qu’une série d’initiatives ont vu le jour ces dernières années pour proposer des formations en codage, le plus souvent gratuitement. Si on peut se féliciter que ces coding schools soient nombreuses, qu’elles proposent des modèles pédagogiques variés et qu’elles insufflent de la diversité dans notre industrie, une question subsiste pourtant: où sont les femmes ?

Une autre échelle de masculinité

Que ce soit dans le monde professionnel (< 20% parmi les travailleurs) ou dans nos universités (8% du corps étudiant) force est de constater que les femmes se font rares. Deux raisons pour l’expliquer.

La première, qui affecte le monde entier, est l’association entre la figure du geek et la masculinité. Plusieurs études montrent que lorsque les femmes sont interrogées sur leur perception des informaticiens, l’image revenant le plus souvent est celle d’un homme peu émotif et inapte socialement. Cette image étant fondamentalement incompatible avec la façon dont nos sociétés définissent la féminité, il n’est pas si étonnant que les femmes soient à ce point minoritaires. Ces stéréotypes, dont les origines remontent à la fin des années 70, persistent encore de nos jours et n’ont pas lieu d’être.

La seconde est spécifique aux pays riches — et donc à la Belgique.

Lorsqu’un jeune est amené à s’interroger sur ce qu’il souhaite faire dans la vie, sa décision se base alors sur plusieurs variables, et la nature de celles-ci dépendra de sa situation économique. De fait, les personnes évoluant dans un contexte socio-économique défavorable sont, en raison du salaire élevé, davantage séduits par les métiers STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques), en ce compris l’informatique.

La détresse sociale touchant aussi bien hommes que femmes, il est assez cohérent de voir que le ratio hommes-femmes parmi les diplômés en informatique approche des 50% dans des pays comme le Maroc, la Tunisie ou la Macédoine. De même, il n’est pas surprenant que les Belges et les Suisses (dont les patrimoines individuels sont les plus importants en Europe) se retrouvent tout en bas du classement.

Autrement dit, si une jeune marocaine prendra avant tout sa décision sur base de ses besoins financiers, une jeune belge aura quant à elle le luxe de se poser une toute autre question : “Qui suis-je et quel métier me correspondra le mieux ?”.

Notre identité étant souvent définie en grande partie sur base de notre genre, et le genre féminin étant perçu comme incompatible avec l’image du geek, rares sont les jeunes belges qui répondront “informaticienne”.

Le cas particulier de l’école 19

L’école 19, lancée en mai 2018, est la version Bruxelloise de 42, l’école d’informatique fondée en 2013 par Xavier Niel (fondateur d’Iliad-Free). Son approche pédagogique, pour le moins atypique, mise sur l'auto-formation et l’entraide des élèves. Pour y rentrer, il est nécessaire de passer le cap de la "piscine": une épreuve de sélection ayant la réputation d’être épuisante.

Chaque jour durant un mois, les candidats sont soumis à un déluge d’exercices et de projets d’informatique et devront en clôturer le plus possible. C’est ainsi qu’on observe souvent des candidats faire des nuits blanches ou dormir à quelques pas de leur ordinateur dans ce qui apparaît comme un marathon du code informatique. L’épreuve est dure, intensive, voire sportive — et nombreux sont les abandons.


Il n’est en rien surprenant que, le jour de son inauguration, on ne comptât qu’une seule femme parmi les élèves de 19. De fait, une telle épreuve est davantage évocatrice d’une sorte de bootcamp militaire que d’une douce introduction à la programmation. L’image que cela renvoie est tachée de sueur et de testostérone, et aura inévitablement un impact sur les profils des candidats. En outre, la communication des écoles du réseau 42 est souvent axée sur l’identitaire : "Nos élèves sont nés pour coder, ils ont ça dans le sang !"— or, comme évoqué précédemment, la figure du geek est fortement associée à l’identité masculine.

La bonne nouvelle, c’est que l’histoire ne s’arrête pas là. On a pu assister depuis à une véritable introspection de la part de l’école 19. Les démarches entreprises se sont multipliées au cours des derniers mois, avec par exemple l’introduction d’un quota de 15% de femmes parmi les candidats, une "piscine" réservée aux femmes ou encore l’organisation régulière d’évènements non-mixtes visant à présenter l’école à celles souhaitant découvrir la programmation.

Suite à ces actions, le pourcentage de femmes parmi les élèves de 19 s’est vu bondir de 5% à 15% en seulement un an. Si le chemin vers la parité est encore long, il ne fait aucun doute qu’un tel progrès est à saluer et qu’il est le résultat d’un travail sincère de la part des équipes du réseau 42 — prouvant ainsi que ces obstacles sont de nature culturelle et qu’il est possible de les contourner.