Une chronique signée Jean François Bailly - Ingénieur Commercial de l'UCL et titulaire d'un MBA de l'universite de Cornell (USA). 

Le sommet européen des Ministres des Finances a conclu un ‘superbe’ accord pour un plan de soutien de 550 milliards d’Euros (dont 100 milliards pour le chômage). Y a-t-il vraiment de quoi se réjouir ? Sans réserve ? Alors que la dette publique va augmenter du même montant ? L’objectif de 550 milliards est-il suffisamment ambitieux et souffre-t-il la comparaison avec le plan des États Unis qui annoncent un montant supérieur à 2000 milliards pour une population 20% inferieure ? Le sommet européen a été hanté par l’ombre de la dette : le montant de la dette a freiné les ambitions, le coût de la dette a empoisonné les compromis. En particulier, la discussion a été bloquée plusieurs semaines au niveau du mécanisme européen de stabilité (MES) qui permet aux états européens en difficulté de financer leur dette à un coût abordable.

Tout le monde s’accorde pour dire que nous allons traverser la pire crise économique depuis la grande dépression de 1929. Il nous faudra une politique économique volontariste et innovante, certes pour relancer l’économie, et plus important, pour éviter une rupture sociale. Il faut donc se poser la question de savoir si la meilleure réponse pour financer les mesures de relance passe par l’endettement. Une augmentation significative de la dette publique ‘Post Corona’ continuera à peser, économiquement et psychologiquement, sur les années et les générations futures. Comment doper la croissance sans alourdir la dette publique ? Peut-on faire tourner la fameuse ‘planche à billets’ au bénéfice direct du citoyen sans créer d’endettement ? J’ai posé cette question à mon ami Georges D., économiste ‘monétaire’, qui m’a expliqué le concept de la ‘monnaie hélicoptère’ tel que développé par l’économiste américain Milton Friedman en 1969 (Helicopter Money). Il m’a encore plus rapidement expliqué pourquoi ce concept ne peut être mis en place. Pas tout à fait convaincu, je suis retourné à mes études pour me rendre compte que ce concept est soutenu par nombre d’économistes et qu’une proposition a été formulée par l’ONG Positive Money Europe.

Le concept est simple; je vous en donne la définition Wikipedia : ‘L’hélicoptère monétaire quelquefois dénommé « argent par hélicoptère » est un type de politique monétaire, consistant pour une banque centrale à créer de la monnaie et à la distribuer directement aux citoyens, à la manière d'un dividende citoyen’. En d’autres mots, on parle de monnaie hélicoptère pour toute dépense publique qui n’aurait pas pour contrepartie une augmentation de l’endettement de l’état ou de ses citoyens. En une image, c’est l’argent qui tombe du ciel directement sur le compte du citoyen. A titre d’illustration, on a entendu que le sénat aux États Unis a approuvé une proposition de loi pour distribuer 1200 dollars par adulte dont les revenus sont inférieurs à 75.000 dollars plus 500 dollars par enfant. Pour ce qui est de l’Europe, je privilégie personnellement une approche ciblée pour les revenus bas et moyens afin de maximiser à la fois l’efficacité de la relance économique et de la justice sociale.

Pourquoi ce concept se heurte-t-il à de sérieuses barrières en Europe ? Outre certains problèmes techniques, cette politique va à l’encontre des fondements qui sous-tendent les politiques monétaires classiques. A commencer bien entendu par l’orthodoxie budgétaire – On ne dépense pas plus qu’on ne gagne ou encore tout surplus de dépenses par rapport aux recettes se traduit par une augmentation de l’endettement - sacro-saint principe qui s’applique à tout agent économique qu’il soit citoyen, entrepreneur, société ou état. Tout aussi interpellant, ce type de politique monétaire déroge aux principes de méritocratie. On distribue de l’argent du ‘ciel’ sans justifier une contrepartie productive et de travail. On n’est donc plus dans le champ de la politique monétaire mais dans celui des politiques sociales Et ceci, bien entendu, pose la ‘juste’ question de l’indépendance des banques centrales et du monde politique. A raison, on ne veut pas d’une banque centrale qui décide d’une politique de distribution de revenus pas plus qu’on ne veut un pouvoir politique qui dicte la voie à suivre au(x) banque(s) centrale(s). Mais, on a quand même envie d’espérer que dans une situation exceptionnelle – post corona -, nous privilégions le bon sens pour trouver des mécanismes ‘exceptionnels’ et innovants pour mettre en place des mesures de relance dont tous les pays européens ont besoin.

Si on veut bien passer le seuil ‘idéologique’, et par là même considérer la mise en œuvre de ce type de politique monétaire, on va se heurter à un certain nombre de difficultés techniques qui ne sont pas pour autant des barrières insurmontables. On peut commencer par se poser la question de l’efficacité de cette mesure. On ne veut pas que l’argent distribué aux ménages termine sur un compte d’épargne. L’efficacité de la mesure est directement liée à la propension marginale à consommer. Si la propension moyenne en Europe est de l’ordre de 40%, on imagine qu’elle sera nettement plus élevée en sortie de crise, au sein de la population la moins favorisée, parmi les gens qui auront été contraints à l’inactivité professionnelle (chômage technique etc..). Si la distribution est bien ciblée (et bien communiquée), on peut raisonnablement croire que cet argent contribuera très largement à relancer la demande. Au risque, crieront les plus dubitatifs, de créer de l’inflation et d’agiter le spectre de la spirale inflationniste ! En théorie, c’est possible ; en pratique c’est facilement contrôlable : on limitera la manne céleste dans ses montants et sa durée (one shot). En fait, on contribuera probablement très modestement à l’objectif de la BCE de recréer en Europe une inflation modérée de +/-2%. Plus fondé serait le questionnement à long terme de la crédibilité de l’euro ? Faut-il s’attendre à une dévaluation de l’euro en contrepartie d’une politique monétaire laxiste qui donne de l’argent sans contrepartie d’endettement ? C’est difficile de balayer cette question d’un coup de plume.mais il faudra à la fois en garder le caractère exceptionnel et considérer que d’autres pays hors Europe adopteront des politiques similaires (La Chine n’a-t-elle pas construit sa force économique à l’aide une politique monétaire condescendante ?).

La mise en place d’une telle politique pose nombre de questions ; à commencer par savoir quel acteur est le mieux placé pour être le bras opérationnel en charge de la mise en œuvre de cette politique : la BCE elle-même probablement mal équipée pour une telle mission, le MES pour asseoir et élargir son nouveau rôle ou les états membres qui sont certainement les mieux à même d’assurer le rôle de distribution aux personnes physiques. Les éléments constituants de cette politique doivent être adressés au sein d’un groupe de travail pour maximiser l’efficacité de la mesure sur la relance et l’équilibre social. Conceptuellement, on pourrait cibler, à l’intérieur de chaque pays européen, la moitié– moins favorisée - de la population en différenciant les montants ; plus élevés pour le 1er quartile par rapport au 2ieme quartile (les quartiles 3 et 4 ne bénéficiant pas de cette aide). A titre illustratif, et en fonction du niveau des revenus dans un pays donné, un montant de 2500 euros serait alloué à toute personne ayant un revenu annuel inférieur à 25000 euros et 1250 euros pour toute personne ayant un revenu compris entre 25.000 euros et 50.000 euros. Chaque pays est en mesure de cartographier les revenus de ses citoyens sur base des déclarations fiscales.

Pour sortir de crise et créer un nouvel environnement favorable, de nouvelles politiques doivent être mises en place dans de nombreux domaines de la société. L’économie monétaire ne peut y échapper. La politique monétaire européenne doit se réinventer en dehors du carcan de l’endettement : elle ne doit plus être une source systématique de confrontation entre pays européens mais agir comme un catalyseur pour un nouveau dynamisme d’intégration. La ‘monnaie hélicoptère’ peut être un élément de réponse important pour une relance économique basée sur la consommation des ménages moins favorisés tout en les aidant à sortir de la crise. Il faut oser une mesure exceptionnelle pour répondre à une situation qui met en danger l’équilibre de nos sociétés.