Une chronique signée Xavier Dupret, économiste, Fondation Jacquemotte.

L’épidémie de Covid-19, évènement historique s’il en est, sera-t-elle l’occasion de rompre avec certains automatismes de la pensée? On ne pariera pas là-dessus. Les habitudes ont la vie dure. Les actuelles passes d’armes entre les tenants, au centre-gauche, de l’Etat-providence et les partisans, un peu plus à droite, du libéralisme économique en témoignent à l’envi.

Il est, par exemple, de bon ton dans certains milieux d’affirmer que l’Etat-providence constitue le meilleur rempart contre les conséquences économiques désastreuses de la pandémie. Cette observation n’est pas, loin s’en faut, dénuée d’intérêt mais elle n’envisage le rapport de nos sociétés au coronavirus que sur un mode curatif.

Une autre approche s’avère, nécessaire pour à la fois juguler la progression du virus et maintenir l’appareil productif en ordre de fonctionnement. Voilà pourquoi la communauté internationale salue la prise en charge de l’épidémie par les autorités sud-coréennes. Force est, pourtant, de constater que la Corée du Sud ne correspond en rien à un modèle d’Etat social tel que nous le concevons sous nos latitudes. Il y a un an, l’OCDE pressait, par exemple, Séoul "d’améliorer la situation des travailleurs qui ont un problème de santé en instaurant un droit à une indemnité maladie (…) comme c’est le cas dans la plupart des pays de l’OCDE" (1). En 2018, la Corée du Sud consacrait 8% de son PIB aux dépenses de santé contre 9% en Italie et 11% en France (2). Un autre facteur doit donc être pointé pour expliquer les énormes différences de performances entre la Corée du Sud et l’Italie. La pratique du testing de masse caractérise le modèle sud-coréen et contraste avec la situation prévalant en Italie. C’est que le tissu industriel coréen, dont le haut niveau de valeur ajoutée est bien connu, a, à l’occasion de cette crise, mis son know how au service des pouvoirs publics. Aussi les champions nationaux de la filière biotechnologique (Seegene, Kogene Biotech, Solgent, SD Biosensor et BioSewoom) ont-ils alimenté le gouvernement en kits de dépistage.

L’Allemagne, qui s’est alignée avec succès sur le modèle coréen, a été l’un des premiers pays au monde à développer un test de détection du coronavirus. Pour ce faire, la patrie de Goethe a pu s’appuyer sur la division "Soins de santé" du géant Bosch et sur les grands laboratoires Euroimmun et TIB Molbiol à Berlin pour la fabrication à grande échelle de réactifs. On ne déduira pas pour autant que le recours à des champions industriels suppose per se le sacrifice des dépenses de santé. En 2018, le secteur des soins de santé mobilisait, en effet, plus de 11% du PIB en Allemagne (c’est-à-dire un point de plus que la Belgique).

Par contraste, les Etats-Unis sont au bord de la catastrophe sanitaire. Néanmoins, ils comptent des entreprises importantes dans les biotechnologies. Hélas, il ne faut guère s’attendre à des miracles alors que 9% de la population américaine, soit 28,5 millions de personnes, est privée de couverture de soins de santé.

Ces constats n’autorisent pour autant pas à des tirades unilatérales. En effet, les réformes des années 1990 du système allemand d’assurance maladie avaient pour caractéristiques premières la mise en concurrence des caisses d’assurance-maladie, un encadrement budgétaire strict des dépenses et une forte responsabilisation des acteurs (3).

Décidément, "les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes" (Jean-Jacques Rousseau).

1). OCDE, La Corée devrait accélérer ses réformes du marché du travail et de la protection sociale pour conforter une croissance qui soit inclusive, 12/03/2018.

2). OCDE, Database, Dépenses de santé, Url : https://stats.oecd.org/Index.aspx?ThemeTreeId=9&lang=fr. Date de consultation : 8 avril 2020.

3). Hassenteufel, Patrick, Assurance maladie. Une transformation structurelle engagée avant la crise in Allemagne d'aujourd'hui, vol. 210, no. 4, 2014, p.204.