Les exclamations de succès et d’autocongratulation qui viennent de saluer l’offre de $ 25,6 milliards de la société d’Etat saoudienne Aramco sont un parfait exemple de marketing fallacieux par les promoteurs de l’opération, en ce compris le Prince Héritier Mohammed Ben Salman, ci-devant pourfendeur du journaliste Jamal Khashoggi dans son ambassade à Istanbul.

Une chronique signée Georges Ugeux, ancien vice-président de la Bourse de New York

Certes c’est l’opération la plus importante, mais suivie de peu par l’introduction à la bourse de Hong Kong de l’entreprise chinoise Alibaba ($ 25 milliards) qui fut un succès. Dont acte. Mais les choses ne se sont pas vraiment déroulées comme prévu pour ses promoteurs.

  • 1. Les faits

L’annonce triomphale d’une mise sur le marché de 5% du capital de la société pour une capitalisation boursière de $ 2.000 milliards a été précédée d’une période de quatre ans de gestation. Finalement, c’est un peu plus de 1,4 % du capital qui a été placé pour cette valeur de $ 25.6 milliards, à une capitalisation boursière de $ 1.700 milliards.

Cette opération internationale s’est finalement réduite à une opération essentiellement régionale avec une cotation, non pas à New York, mais à Ryadh. Cela n’a pas empêché Aramco de clamer que le prix était dans le haut de la fourchette…qui avait perdu quelques dents.

Le triomphalisme de ces derniers jours sur le "record" cache mal un échec cuisant des ambitions des promoteurs de cette opération. Comment une émission d’actions de cette dimension et l’évaluation de cette société ont-elles pu être aussi loin de la réalité ?

  • 2. Greed and Glory of Wall Street

Ce titre du livre de Ken Auletta date de 1983 et racontait la première déconfiture de Lehman Brothers. Ces derniers mois, les banquiers d’affaires ont eu maille à partir avec des opérations de dizaines de milliards pour lesquelles le gain et la gloire étaient mirobolants.

L’opération WeWork évaluée à $ 47 milliards n’a pas pu se réaliser à $ 7 milliards et le géant japonais Softbank qui en était un important actionnaire a dû venir à sa rescousse. La mise en bourse d’Uber a également donné des résultats catastrophiques. Une valorisation de $ 120 milliards s’est évaporée du tiers en quelques jours. Elle ne vaut plus maintenant "que" $ 50 milliards. Son concurrent, Lyft a perdu 50% de sa valeur de mise en bourse.

Les banquiers auraient-ils perdu leur doigt magique d’évaluation ? Certainement pas, mais ils ont préféré s’aligner sur les attentes des émetteurs par peur de ne pas avoir leur mandat lucratif. A Noël, la dinde aura un goût amer: au lieu de gagner des centaines de millions, les grandes banques y ont laissé au total pas loin d’un demi-milliard chacune.

  • 3. Les investisseurs rappellent les banques à l’ordre

Sûrs du succès de cette merveilleuse opération, les banquiers ont testé le marché avant de se lancer dans l’opération: les investisseurs internationaux ne parvenaient pas à rationaliser une valeur au-delà de $ 1 milliard. Ils ont dû annoncer cette mauvaise nouvelle et subir les foudres du CEO.

Les banquiers auraient-ils sous-estimé l’appétit des grands investisseurs institutionnels ? Ces derniers ont des liquidités abondantes et ont faim pour de telles opérations. Mais, depuis quelques années, le monde de l’investissement a changé.

Les investisseurs regardent de plus près les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance des entreprises (ESG), et Aramco a échoué lamentablement sur chacun de ces critères. Dire que ce fut une révélation est un euphémisme. Elle est la société pétrolière la plus consommatrice de dioxyde de carbone et le plus grand émetteur de méthane: 4,23% de la production mondiale de 1965 à 2017.

Comme l’écrit S&P Global, les banquiers semblent avoir des doubles standards. Ils publient à force de marketing leur attachement aux principes ESG, mais lorsqu’il s’agit de mener des opérations pour des entreprises qui ne rencontrent pas ces critères, l’argent n’a pas d’odeur: duplicité ou hypocrisie ?

La bonne nouvelle, c’est la raclée qu’ils viennent de recevoir. M’est avis qu’ils regarderont à deux fois avant de se (re)lancer dans cette folle course aux commissions fantômes sans foi ni loi.

On se prend à rêver d’un monde où la sagesse des investisseurs (qui sont ceux qui prennent les risques) finisse par forcer une certaine moralisation des banques.

Joyeux Noël !