Une chronique (1) signée Benoit Decerf Chercheur en sciences économiques à l’université de Namur.

La crise du coronavirus soulève beaucoup de questions. En tant que chercheur spécialisé sur les indicateurs de pauvreté, il y en a une en particulier qui me tourne en tête. Elle ressemble à celle-ci : combien d’années seriez-vous prêt à passer dans la pauvreté pour augmenter votre vie d’une année ? Il n’est pas facile d’y répondre, surtout pour les personnes qui, comme moi, n’ont jamais fait l’expérience de la pauvreté. Beaucoup d’entre nous ne savent pas ce que c’est que de vivre au jour le jour, d’habiter un logement exigu et insalubre, de devoir renoncer à des soins ou à se chauffer en hiver, de sauter un repas à l’occasion, ou d’être exclu socialement. Et c’est tant mieux, mais je me demande si ce privilège ne biaise pas notre évaluation de la réponse à apporter à la pandémie.

Eviter des décès lorsqu’on en a la possibilité est un principe qui semble difficilement contestable. Confiner la population est donc une décision naturelle, car elle permet de minimiser la sur-mortalité engendrée par l’épidémie. Elle obéit aussi au principe de précaution dans la mesure où nous ne connaissons pas encore bien cette maladie.

Malheureusement, le virus ne menace pas seulement nos vies, il a aussi un impact substantiel sur les économies des pays affectés. Il est difficile à ce stade-ci de mesurer les conséquences de la mise sous cloche de ces économies. Un scénario optimiste de la Banque nationale, basé sur une reprise rapide, estime que les 7 premières semaines de confinement diminueront le PIB de la Belgique de 8% par rapport à l’année précédente, ce qui correspond à une perte de 38 milliards d’euros. C’est très conséquent. Et déjà des voix s’élèvent pour demander que l’on mette rapidement un terme aux confinements, au risque d’augmenter le nombre de personnes infectées.

Toute mort est tragique, et comparer des milliards d’euros à des milliers de vies humaines est répugnant. Cela dit, il serait très réducteur de penser l’argent perdu de manière désincarnée, comme s’il n’apparaissait que dans la dette du gouvernement ou dans le bilan des entreprises. Cet argent perdu va aussi se traduire par des baisses de revenus dans la population, que ce soit de manière directe pour les indépendants, ou indirecte pour ceux qui perdront leur emploi ou n’en trouveront pas. Que ce soit cette année-ci ou dans les années à venir, la récession qui nous attend va faire basculer dans la pauvreté toute une série de ménages.

Disons-le tout de suite, il n’est pas impossible que le confinement soit l’alternative qui minimise et la mortalité et le coût social de cette épidémie. En effet, si cette mesure permettait d’arrêter rapidement la propagation du virus, et qu’on était ensuite capable d’éviter toute résurgence, l’économie pourrait alors redémarrer rapidement et sans entraves. A ce stade-ci, cela semble être notre meilleure option.

Mais que ferons-nous dans les mois qui viennent si le virus s’avérait tellement transmissible que nous ne soyons pas capables d’arrêter les contagions sans rester en confinement ? L’exemple de la Chine suggère que nous ne serons peut-être pas à l’abri d’une résurgence, en tous cas pas tant qu’un vaccin ne sera pas disponible à grande échelle, ce qui nécessitera au minimum un an, voire deux. Entretemps, que ferons-nous si nous devions choisir entre des vies humaines et la santé de notre économie ? Comment choisir entre un scénario qui arrête complètement la propagation au prix d’un long confinement, et un scénario entrainant plus de morts, mais aux conséquences sociales moindres ?

Sans prétendre avoir la réponse à cette question, je voudrais partager deux impressions. La première, c’est que cette crise pourrait bien avoir un impact plus grand sur la pauvreté que sur la mortalité, ce qui implique qu’il faudrait prendre en compte son volet social, et donc, économique. La seconde, c’est que s’il fallait décider entre ces deux scénarios, il pourrait y avoir un conflit d’intérêt entre les personnes aisées et celles qui ne le sont pas.

Tant que nos hôpitaux ne sont pas submergés, la sur-mortalité entrainée par le coronavirus reste limitée. Pour la mesurer de manière égalitaire, il faut compter le nombre d’années de vie perdues, et non le nombre de morts. En effet, simplement compter le nombre de morts n’opérationnalise pas correctement l’idée que chacun devrait avoir droit au même nombre d’années de vie. Quelqu’un mourant à 65 ans perd 10 années de vie en plus que quelqu’un mourant à 75 ans. Le nombre d’années de vie détruites par le COVID 19 est limité parce que sa mortalité parmi les personnes infectées est relativement faible (de l’ordre de 1%), mais surtout parce que cette mortalité est très concentrée parmi les personnes âgées. D’après les chiffres observés jusqu’au 17 avril en Italie, la proportion des personnes infectées qui meurent du COVID 19 est inférieure à 1% en dessous de 50 ans, est de 2-3% de 50 à 60 ans, de 10% de 60 à 70 ans, de 24% de 70 à 80 ans et grimpe à 30% au-delà. (2)

Calculons à la grosse louche l’impact de cette maladie grâce à l’outil statistique de référence pour calculer les années de vie : l’espérance de vie. En 2017, aux Etats-Unis, un homme avait une espérance de vie à la naissance de 78 ans. Calculons maintenant l’espérance de vie si tous les américains contractent une seule fois le coronavirus avant l’arrivée d’un vaccin. (3)  Dans ce scénario, l’espérance de vie diminue d’une demi-année seulement. Et si tous les américains faisaient 3 fois le coronavirus avant l’arrivée d’un vaccin, l’espérance de vie tomberait à 76 ans, son niveau du milieu des années nonante. Une autre manière plus directe de compter le nombre d’années de vie en jeu, serait de se baser sur le scénario d’une immunisation collective, qui est atteinte lorsque suffisamment de gens ont fait la maladie pour que l’épidémie s’arrête d’elle-même. Bien que certains épidémiologistes émettent maintenant des doutes sur la possibilité même d’une immunité collective, ce scénario reste encore une référence en l’absence de consensus dans leur communauté sur ce sujet. L’étude de l’Imperial College de Londres suggère qu’atteindre l’immunité collective entrainerait en Belgique environ 100 000 morts. En faisant l’hypothèse que les personnes décédées perdent en moyenne 15 années de vie, ce scénario implique la perte de 1,5 millions d’années de vie. (4) Mettons ce chiffre en perspective: si 11 millions de belges ont, en moyenne, une espérance de vie restante de 40 ans, alors ces 1,5 millions d’années représentent 0,3% du “stock” de leurs années de vie.

Estimer l’impact social de la crise serait encore plus périlleux, et je vais donc simplement me livrer à une expérience de pensée. Imaginons en forçant le trait qu’une forte récession entrainerait le basculement de 10% de belges supplémentaires dans la pauvreté, pour une période de 3 ans. Cela correspondrait à un peu plus de 3 millions d’années de pauvreté, soit 2 fois plus que les 1,5 millions d’années de vie perdues sous l’hypothèse d’une immunité de groupe. A ce stade, on ne peut pas encore dire que le coût social est plus élevé que le coût en terme de mortalité. Pour le conclure, il faudrait encore juger que deux années dans la pauvreté valent bien une année de vie. En prenant ses décisions, le gouvernement devra peutêtre trancher cette question éthique difficile : combien d’années passées dans la pauvreté peuvent être justifiées par le sauvetage d’une année de vie ?

Plus la récession sera forte, et plus grand sera son impact sur les catégories précaires de la population. L’Etat aura certainement un rôle à jouer pour amortir cet impact. Mais en sera-til encore capable s’il entame la récession exsangue et très endetté ? Et même s’il en était capable, le fera-t-il ? Avant la pandémie, nous laissions déjà 15% de notre population dans la pauvreté. Sommes-nous certains que nous ferons plus d’efforts en pleine récession ? Sans certitude sur ce point, minimiser les conséquences sociales de cette crise nécessite de contenir son impact sur l’économie.

Ma seconde impression est que nous ne sommes pas tous à la même enseigne face au coronavirus. Comparons deux personnes de 50 ans. La première est aisée et n’a que peu de chance de perdre son emploi, alors que la seconde est précaire, pensons à un petit indépendant qui tire le diable par la queue. La première s’inquiète pour la santé de sa maman âgée, et se dit qu’en cas de récession elle devra renoncer à ses vacances en Espagne. La seconde a perdu sa maman depuis longtemps (les personnes précarisées meurent plus jeunes), le confinement l’empêche de subvenir par elle-même aux besoins de sa famille, et à moyen terme, elle se demande bien ce qui lui arrivera en cas de forte récession. Notons au passage que ce conflit d’intérêt est bien plus marqué dans les pays en voie de développement, où bien peu de gens en dehors de l’élite dirigeante atteignent l’âge de la retraite. Leur ressentiment contre les mesures de confinement est facilement compréhensible.

Sans prétendre savoir comment le gouvernement devrait organiser le dé-confinement, il me semble que son impact social doit être pris en compte. S’il n’est pas possible d’avoir un débat serein mettant en balance les dégâts économiques et la mortalité au travers d’un concept mettant un prix sur une vie, peut-être pourrons nous quand-même avoir un débat moins passionné autour du nombre d’années de pauvreté qui peuvent être justifiées par le sauvetage d’une année de vie.

1) Texte initialement rédigé le jeudi 23 avril 2020.

2) Ces chiffres ont été observés sous un système de santé public “modérément” débordé par le nombre de patients. Ils pourraient évidemment être différents dans un autre contexte.
3) Ce scénario correspond approximativement à la situation où notre bébé a, chaque année de sa vie, une chance sur 78 de faire le coronavirus.
4) L’âge moyen des décès COVID 19 en février en Italie était de 79 ans.