Le travail tel que nous le vivons aujourd’hui est-il le visage du "Monde du travail de demain" ? La crise sanitaire du Covid-19 a bouleversé drastiquement le monde du travail que nous connaissions. Si nous pouvons intuitivement penser à celles et ceux qui se sont vus privés de leur travail ou qui ont basculé dans le télétravail forcé, les mesures sanitaires ont également transformé le travail réel des personnes qui sont amenées à travailler sur leur lieu de travail "habituel". Des masques, des gants, du gel et de la distanciation se sont invités au cœur des activités. Il est clair que nos habitudes, nos manières de faire et d’être au travail se sont vues transformées, questionnées, déséquilibrées.

Au-delà de ces transformations matérielles, nous vivons également un questionnement de la valeur du travail. Des métiers socialement ignorés hier (voire dénigrés) sont aujourd’hui valorisés. Pensez, par exemple, aux infirmiers et aux membres du personnel des magasins d’alimentation. On les nomme d’ailleurs les "métiers essentiels". Si l’on peut penser à un juste rééquilibrage, ce n’est pas si simple. De fait, ce nouveau statut, bien que valorisant ces travailleurs, justifierait à présent de longues heures de travail dans des conditions parfois précaires. Alors que, pour d’autres, par comparaison, ils sont devenus "non essentiels". C’est le cas des restaurateurs, des artistes ou des libraires.

Essentiels et non essentiels

Si l’on connaît les bienfaits du divertissement, de la culture ou encore de se retrouver autour d’une bonne table pour l’épanouissement et la santé mentale de chacun, ce sont pourtant autant de savoirs, de quotidiens, de morceaux de vie qui sont qualifiés, du jour au lendemain, de non essentiels. Pour ceux-là, c’est le chômage économique ou technique, souvent total, parfois partiel. Si la sentence paraît sanitairement indispensable, la violence symbolique, sociale et économique de ces transformations l’est beaucoup moins.

Alors les chanceux seraient-ils ces télétravailleurs continuant à travailler de la maison, comme ils le faisaient occasionnellement auparavant ? Pas vraiment. D’une part, certaines personnes peinent à donner du sens à leurs activités, réalisées "derrière l’écran", dans un contexte d’urgences qui occupent notre société. Par ailleurs, les conditions matérielles et sociales de ce télétravail forcé influencent le vécu de celui-ci. Entre le fait de vivre seul, d’avoir les enfants à la maison, d’avoir accès à un jardin ou de vivre à plusieurs dans un petit appartement en ville… Le télétravail forcé peut alors mener à l’équilibre tant recherché entre les sphères privée et professionnelle qu’au déséquilibre entre celles-ci.

Car en effet, c’est bien de ça dont il est question : les conditions de notre vie professionnelle (au même titre que celles de notre vie personnelle d’ailleurs) sont en déséquilibre constant. Alors qu’un confinement presque total nous plaçait à distance de nos proches et du travail (en nous en privant ou en le numérisant), les différentes phases du déconfinement de l’été puis du reconfinement de l’automne, ont transformé presque semaine après semaine nos façons de travailler et les équilibres fragiles entre les différentes sphères de nos vies, trouvés parfois à l’issue de nombreuses tentatives de nouvelles "bonnes pratiques".

Collectifs de travail

C’est certain, le travail d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui et cela a pour effet de questionner les équilibres individuels et collectifs du passé. Si nous avons mis en exergue les difficultés liées à l’équilibre entre les vies privée et professionnelle, ces mêmes déséquilibres sont observés dans les collectifs de travail qui peinent à conserver du dynamisme, de la cohésion d’équipe, ou plus simplement, une vie sociale épanouissante dans le collectif de travail. Les réunions à distance sont plus factuelles, les rapports humains plus transactionnels. Il existe bien des e-apéros ou des cafés virtuels, mais qu’advient-il de la spontanéité ? Car, prendre des nouvelles, cela a un coût ! Émergent alors des tensions entre repli sur soi et investissement du collectif.

Est-ce vraiment ça le "nouveau monde du travail" ? Nous ne l’espérons pas et appelons à davantage poser un regard contextualisé et critique sur la pluralité des enjeux de ce monde du travail où la fragilité des équilibres est sans cesse renouvelée, questionnant ainsi cette expérience humaine qu’est le travail. Il y aura des évolutions, c’est certain. Toutefois, plutôt que d’instrumentaliser un contexte morose en défendant une position dogmatique (flexibilité, numérique, responsabilisation, etc.), serait-il envisageable, une fois la crise passée, d’ouvrir un débat démocratique sur ce que nous voulons faire du monde du travail de demain… Ne serait-ce d’ailleurs pas cela le "nouveau monde du travail" ?