Vous savez quoi… Les industriels aiment aussi leurs enfants.

– Chronique signée Ilham Kadri, CEO de Solvay.

J'espère que mes camarades de la génération X me pardonneront d'avoir emprunté une ligne de la célèbre chanson à succès de 1985, « Russians ». À l'époque, la vedette de rock britannique Sting dénonçait l’opposition agressive entre deux mondes qui prévalait pendant la guerre froide, en montrant qu’en réalité, peu importe votre nationalité ou votre point de vue, nous sommes tous humains et nous aimons tous nos enfants.

Aujourd'hui, je vois un autre type d’antagonisme, avec une menace très réelle qui se profile à l'horizon. L'avenir de notre planète est en jeu. Certains considèrent que les entreprises privées sont coupables, animées par des intérêts incompatibles avec un avenir durable pour tous. Pour moi, cela ne saurait être plus éloigné de la vérité.

En tant qu’humains, en tant que parents, je crois que nous souhaitons tous, par nature, transmettre la planète à nos enfants dans un meilleur état que celui que nous avons reçu de la génération précédente. Du moins, c'est vrai pour moi et pour mes collègues de Solvay. Quand je vais au bureau, comme mes 25.000 collègues, je ne deviens pas une personne différente dès que j’arrive. Je m’investis tout entière dans mon travail, avec tout ce qui fait ma personne, et pas seulement la « femme d'affaires ». Je suis aussi la mère d'un garçon de 14 ans qui sait très bien faire entendre son point de vue et joue le rôle d’une Greta Thunberg à la maison.

J'ai grandi au Maroc et j'ai été élevée par ma grand-mère, qui m'a appris combien les ressources sont précieuses. Nous n'avions pas le luxe de gaspiller quoi que ce soit. Ces années d'économie ont contribué à forger mes convictions en matière de développement durable. Plus tard, lorsque je suis venue en France pour poursuivre mes études supérieures en tant que scientifique, j'ai décroché mon premier emploi. C'était un stage dans une entreprise que je ne connaissais pas encore à l'époque et que je devais rejoindre plus tard en qualité de présidente. J'étais chargé de tester les effluents liquides de l'usine Solvay de Tavaux, ce qui correspondait tout à fait à mon désir profond de préserver nos ressources en eau. Plus important encore, grâce à Solvay, j’ai découvert que l'on peut être une grande entreprise chimique et prendre au sérieux la protection de l'environnement.

Mon épiphanie reste valable aujourd'hui... et a en fait été confortée depuis mon retour chez Solvay il y a 12 mois. Je suis convaincue que beaucoup des tensions qui ont influencé les opinions publiques sur les entreprises dans le passé ne sont plus d'actualité. Les contradictions du capitalisme sont clairement dépassées. De même, la vieille croyance selon laquelle la raison d'être d'une entreprise serait de maximiser la valeur pour l’actionnaire appartient à un autre siècle, car les entreprises qui n'adoptent pas une approche holistique pour impliquer l’ensemble de leurs parties prenantes, au-delà de la rentabilité financière, ne survivront tout simplement pas dans le monde d'aujourd'hui.

Selon le philosophe français Paul Ricoeur, il est nécessaire que des notions apparemment contradictoires coexistent si nous voulons refléter la vraie nature et la complexité de ce monde. Je crois que cela s'applique également au domaine des entreprises. En tant qu'entreprise, nous pouvons être rentables et durables; nous pouvons être scientifiques et humanistes; nous pouvons être attentifs aux personnes et à la planète, et être audacieux en affaires.

Créer du lien

Chez Solvay, je veux que nous fonctionnions selon des ensembles de principes apparemment opposés. Ce sont les deux faces d'une même pièce. Cette dualité est au cœur de notre raison d’être et constitue notre plus grande richesse : relever les défis en réunissant les talents les meilleurs et les plus divers. C'est en embrassant la diversité que nous pouvons embrasser des dichotomies qui semblent incompatibles avec les solutions.

Fidèles à notre ADN d'entreprise et à l'esprit de notre fondateur Ernest Solvay, optimiste et passionné par la science, nous avons lancé une vaste initiative « d’écoute » des salariés de Solvay pour découvrir notre raison d'être. Cela s’est traduit par plus de 13.000 réponses à notre enquête et par des centaines d'heures de discussions dans le monde entier. Le résultat ? Chez Solvay, nous existons pour « relier » les personnes, les idées et les éléments afin de réinventer le progrès.

Qu'est-ce que ça veut dire ? Cela signifie que nous sommes capables de créer du lien – pas seulement de lier des éléments dans des molécules – mais aussi de relier des idées et des personnes. Nous sommes capables de réinventer le progrès et de libérer tout le potentiel de notre planète afin de nourrir durablement ses habitants. Et nous sommes capables de relever des défis industriels, sociaux et environnementaux majeurs grâce au pouvoir de la science.

Cela ne signifie pas que Solvay, ou toute autre entreprise, n'ait pas besoin de changer. Nous devons changer. Le changement climatique exige que nous nous adaptions tous. Chez Solvay, nous nous regardons dans le miroir pour voir où nous devons nous transformer – depuis notre propre empreinte carbone jusqu’aux produits que nous vendons et leur impact sur toute la chaîne de valeur – sans oublier notre rôle d'employeur et d'entreprise citoyenne.

Voici une citation célèbre attribuée à Mark Twain : « Les deux jours les plus importants dans votre vie sont le jour où vous êtes né et le jour où vous découvrez pourquoi. » En effet, nous avons tous besoin d'un but personnel pour vivre pleinement notre vie et il devrait vraiment être renforcé par ce que nous faisons dans le domaine professionnel. La raison d’être de Solvay, que nous venons tout juste de formuler, est un objectif auquel je peux m'identifier; et je suis convaincue que cette raison d’être reflète non seulement le passé de Solvay et ce que nous avons toujours fait, mais qu'elle fondera le succès de Solvay pour de nombreuses années à venir.

En tant que CEO, je veux absolument que Solvay soit compétitif et gagnant sur ses marchés, mais quand il s'agit de raison d’être, je ne veux pas que Solvay se démarque. Le secteur industriel – toute multinationale en fait – n'est bénéfique pour la société que dans la mesure où il est l’acteur le plus faible. Notre planète est gagnante, et donc nous sommes gagnants, lorsque chaque entreprise s'engage à être orientée vers une raison d’être, aujourd'hui et à l'avenir. La raison d’être de Solvay nous appelle à nous lier – et cela inclut d'être fortement connectés à d'autres entreprises pour créer une valeur partagée et durable pour tous. Nous ne pourrons réaliser cette ambition que lorsque le secteur privé se mobilisera pour montrer que les entreprises peuvent effectivement assurer une croissance durable – et laisser à nos enfants un monde meilleur que celui dans lequel nous avons grandi.