Après la crise profonde que nous avons connue, les marchés financiers ont déjà un pied dans une relance qu’ils attendent vigoureuse. Sinon, comment expliquer que l’indice Stoxx-600 se situe à une encablure de son pic absolu d’avant la crise du coronavirus ? Aux Etats-Unis, où l’aide aux entreprises et aux ménages continue d’affluer, l’indice S&P500 caracole 12% au-dessus de son sommet de février 2020. Même les marchés émergents – et notamment l’indice STOXX Emerging Markets ESG 1500 – se situent 6% au-dessus de leur niveau d’avant-crise.

Marchés en développement

Historiquement, les marchés en développement affichent de bons résultats lorsque le dollar est faible, les prix des matières premières sont en hausse et l’économie mondiale est en croissance. Mais cette fois, suite à un changement de stratégie de la banque centrale américaine, ils devront attendre plus longtemps pour que les taux remontent. L’inflation devrait dépasser de manière durable le seuil de 2% et, depuis le changement de stratégie, il est plus que jamais important que le pays retrouve le plein emploi. L’espoir d’une campagne de vaccination réussie à l’échelle mondiale soutient la hausse des prix des matières premières et la perspective d’une croissance économique mondiale.

La reprise de l’économie mondiale ne pourra être durable que si le monde entier réussit à se débarrasser du coronavirus. Cette perspective se heurte cependant à l’attitude nationaliste des pays occidentaux en matière de vaccins. « Moi d’abord !», peut-on entendre, et certaines régions menacent même d’interdire l’exportation du vaccin. « Nous voulons nos vaccins, et tant pis si les autres en reçoivent moins. »

Échec moral catastrophique

Cette attitude témoigne de ce que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a qualifié « d’échec moral catastrophique ». A la mi-janvier, l’OMS a annoncé que seules 25 (25 !!) doses de vaccins avaient été administrées dans les pays les plus pauvres, contre 39 millions dans les pays riches. Entre-temps, ces pays se sont procuré 4,2 milliards de doses pour 1 milliard de personnes, soit 75% de toutes les commandes publiques. Les pays pauvres ont pu obtenir 675 millions de doses.

Dans la course actuelle à la vaccination – plus vite nous atteignons l’immunité collective, plus vite nous reviendrons à une vie normale – les pays développés font preuve d’une myopie sans précédent. Même si l’Europe doit faire face à un retard de plus ou moins deux mois dans de déploiement de sa campagne de vaccination, elle compte atteindre une immunité collective vers la fin 2021. Au rythme actuel, les pays émergents ne l’atteindront pas avant 2023/2024.

Plus le virus circulera, plus il mutera. Le variant britannique est plus contagieux, ce qui augmente le seuil nécessaire pour obtenir l’immunité collective. A cause de sa plus forte contagiosité, ce seuil est passé de 77 à 88% de personnes vaccinées.

Virus résistant

A court terme, plus vite nous serons vaccinés, moins le nouveau variant aura la possibilité de se propager. Mais plus longtemps nous permettrons au virus de muter au niveau mondial, plus la chance de voir émerger un virus résistant au vaccin augmentera. Il est possible que la mégalopole brésilienne Manaus soit en train de vivre ce scénario. Déjà fortement frappée par la première vague de la Covid-19, un variant du virus sème aujourd’hui la mort et le chagrin, probablement parce que les victimes de la première vague ne sont pas immunisées contre ce variant. L’Afrique du Sud a décidé de suspendre l’administration du vaccin Oxford-AstraZeneca vu que les données indiquent qu’il n’offre aucune protection contre une forme moins virulente de la maladie provoquée par un nouveau variant local du virus.

« La combinaison entre le nationalisme vaccinal et l’ouverture partielle des frontières est une stratégie perdante », a déclaré l’économiste français Jean Pisany-Ferry. Les pays occidentaux vont-ils fermer leurs frontières extérieures pour éviter la propagation du virus ? Même si c’était possible, la perturbation des chaînes d’importation enverrait au tapis les économies occidentales. L’approvisionnement en produits semi-finis et en matières premières cesserait. Et tôt ou tard, le virus finirait par également toucher les populations occidentales vaccinées.

Aider


Comment pouvons-nous éviter ce scénario catastrophe ? La conclusion évidente est que nous devons aider les pays les plus pauvres en leur fournissant des vaccins. Et cela ne devrait pas coûter très cher. Covax, le programme de l’OMS qui vise à mettre à disposition partout dans le monde des vaccins à prix abordable, a besoin de 27 milliards de dollars pour réaliser son objectif de vacciner 2 milliards de personnes dans les pays pauvres d’ici la fin 2021.

C’est peu de chose comparé aux 9.000 milliards de pertes de revenus si nous n’aidons PAS les pays en développement. 4.500 milliards de dollars seraient au compte de l’Occident, ce qui équivaut à deux années de retard de croissance. Et tant que la pandémie ne sera pas sous contrôle dans le monde, les mutations du virus se poursuivront et freineront la reprise économique.

La bonne nouvelle est que Joe Biden, le nouveau président américain, a rejoint le programme Covax et annulé le retrait des Etats-Unis de l’OMS décrété par son prédécesseur Donald Trump. Tous les responsables politiques doivent comprendre que la lutte contre le coronavirus doit être menée au niveau mondial. La devise doit être « un pour tous, tous pour un ». Nous n’avons pas d’autre choix. Du moins pas si nous voulons éviter que l’avenir se décline sous forme de mortalité élevée, de confinements répétés, de désastres économiques et de dysfonctionnements politiques.