Économie collaborative : des parties prenantes relèvent le défi du durable.

Chronique signée Dominique Lagase Vandercammen et Sylvie Wattier, chargées de cours d'économie à l'Ihecs, UCL.

Sous la pression des jeunes générations, la durabilité s’invite aujourd’hui dans tous les débats. "Repenser" l’économie de marché (sans remettre en cause le marché) n’est plus suffisant. C’est tout notre mode d’exister, privilégiant la surconsommation, la productivité et la rentabilité, qu’il faut revoir. Notre système capitaliste, qui place le "marché" au-dessus de l’État, l’actionnaire au-dessus des autres parties prenantes accroît les inégalités, détruit les richesses naturelles, délite les liens sociaux… Plus personne ne peut le nier, à moins d’être aveugle !

Une autre manière

Depuis une vingtaine d’années, des économistes hétérodoxes réfléchissent à une autre manière de faire et de penser l’économie. Ils commencent à être entendus mais à peine. Tant l’idéologie standard est dominante. Économie circulaire, de la fonctionnalité, bleue… l’économie s’affuble de nombreux adjectifs.

Opération marketing ou réelles alternatives ? Dans le cadre d’une étude que nous menons à l’Ichec, nous nous sommes intéressées à l’une de ces "nouvelles" économies : l’économie collaborative. La littérature scientifique en offre des définitions assez floues.

Elle est présentée tantôt comme l’économie des plateformes (associée à l’ubérisation), tantôt comme l’économie présentant un nouveau visage, associée au partage, au davantage de lien social, à l’économie verte, à la réduction des inégalités.

Nous avons donc voulu savoir si certaines entreprises dites collaboratives pouvaient réellement contribuer à une rupture par rapport à l’existant, en abandonnant la prévalence donnée à la logique du profit et en s’inscrivant dans une logique privilégiant la durabilité. Pas une durabilité qui hiérarchise les dimensions sociale, économique et environnementale… une durabilité qui articule de manière itérative les trois dimensions interdépendantes ! Au cours des deux dernières années, nous avons travaillé sur une trentaine de cas d’entreprises se revendiquant collaboratives. Nous avons interviewé des dirigeants, des prestataires de biens et de services et des bénéficiaires.

Distinguer l’entreprise de la société

Nos travaux confirment l’intérêt de distinguer l’entreprise de la société pour appréhender l’économie collaborative. La société, c’est l’entité juridique composée des membres de la plateforme et des actionnaires, liés par des liens contractuels. L’organisation économique qu’est l’entreprise se développe, quant à elle, principalement grâce à l’action coordonnée des bénéficiaires et prestataires. Ces parties prenantes, réellement engagées au quotidien, entretiennent des liens de proximité relationnelle.

Pour résoudre les problèmes, elles développent des pratiques innovantes orientées durabilité. Par exemple, pour éviter le gaspillage, le consommateur commande à l’avance via une plateforme ; le producteur connaît alors exactement les quantités qu’il doit préparer. Pour privilégier un mode de production respectueux de l’environnement, les producteurs respectent les cycles saisonniers et les bénéficiaires limitent leur consommation à des produits de saison et locaux. Inventer des solutions aux problèmes rencontrés suppose un autre rapport au temps, à l’espace et à l’autre ! Cela nécessite un dialogue permanent et patient entre les parties prenantes.

Projet collectif

Les témoignages récoltés montrent encore que les acteurs engagés partagent des aspirations qui s’inscrivent dans la durabilité : développement de relations personnelles de confiance, consommation de produits sains, prix juste et revenu équitable… Les parties prenantes coconstruisent un véritable projet collectif durable en lien avec une culture sociétale en voie de renouvellement. Mais notre analyse conduit également à une lecture nuancée de la réalité des entreprises étudiées.

Cette dernière est souvent traversée par deux logiques différentes : une logique de profit principalement portée par les acteurs de la société et une logique de projet portée par les autres acteurs de l’entreprise. Les questions relatives au niveau de la rémunération des actionnaires ainsi qu’au partage équitable de la valeur créée entre les différentes parties prenantes de l’entreprise ne font d’ailleurs pas l’objet de discussion. Ce qui crée des tensions au sein de l’entreprise.

En l’état, notre recherche montre ainsi que si la rupture promise par l’économie collaborative n’est pas totale, elle ne peut être minimisée. La question cruciale qui se pose à présent est la suivante : comment donner davantage de place à cette autre culture, celle de la durabilité, dans nos sociétés où la logique du profit, de la rentabilité, de la productivité… prime ?