La RTBF livre une concurrence déloyale à la presse quotidienne

Une étude universitaire objective les craintes émises, depuis quelques années, par les éditeurs francophones belges. Elle intervient dans le cadre de la renégociation du contrat de gestion de la RTBF. Les auteurs de l’étude ouvrent la voie à une solution.

“Les cinq prochaines années vont être la période la plus critique de la révolution numérique de la presse quotidienne d’information, martèlent François le Hodey et Bernard Marchant.
“Les cinq prochaines années vont être la période la plus critique de la révolution numérique de la presse quotidienne d’information, martèlent François le Hodey et Bernard Marchant. ©DEMOULIN BERNARD

Apporter un regard "scientifique et rationnel" sur la transformation numérique des médias, avec l'ambition de "respecter les intérêts" de chacun des acteurs. Voilà, en quelques mots, la manière dont François le Hodey et Bernard Marchant, administrateurs délégués des deux principaux groupes de presse francophone belge (IPM et Rossel), positionnent l'étude présentée, lundi, au nom de Lapresse.be (association qui regroupe les éditeurs de presse quotidienne francophone et germanophone belge). Une étude qui intervient alors qu'a démarré le processus de renégociation du contrat de gestion de la RTBF avec son autorité de tutelle, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Intitulée "Convergence numérique et évolution du modèle d'affaires de la presse écrite en Fédération Wallonie-Bruxelles", cette étude a été réalisée par trois professeurs d'économie : Paul Belleflamme (UCLouvain), Axel Gautier (ULiège) et Xavier Wauthy (Université Saint-Louis). La question principale soumise au trio universitaire était la suivante : alors que l'offre d'information a très largement basculé sur Internet et que la presse quotidienne a développé un modèle "freemium" (1), l'offre gratuite de contenus écrits par la RTBF, opérateur audiovisuel financé très majoritairement par le contribuable (plus de 285 millions d'euros par an), est-elle légitime ?

Le risque ? Une éviction de l’offre privée

Après avoir explicité les répercussions de la "révolution numérique" sur l'écosystème et le modèle d'affaires de la presse quotidienne et avoir souligné les spécificités du marché francophone belge, les trois professeurs aboutissent à une réponse qui, le moins qu'on puisse écrire, est sans équivoque : "Le contenu écrit ne fait pas partie des missions du contrat de gestion de la RTBF, elle n'a pas de logique économique et elle ne participe pas à l'intérêt général".

Xavier Mathy, Alex Gautier, Paul Belleflamme, Bernard Marchant et Francois Le Hodey étaient présents lors de la conférence de presse.
Xavier Mathy, Alex Gautier, Paul Belleflamme, Bernard Marchant et Francois Le Hodey étaient présents lors de la conférence de presse. ©DEMOULIN BERNARD

Pour MM. Belleflamme, Gautier et Wauthy, l'offre gratuite de contenus écrits, telle qu'elle figure aujourd'hui sur le site RTBF. be ("site qui s'apparente de plus en plus à un site de presse écrite", relèvent-ils), est financée "en partie" par les subsides accordés à la RTBF pour remplir ses missions de service public. "Cette offre subsidiée et gratuite n'est pas compatible avec une concurrence sur base des mérites, avec un risque d'éviction de l'offre privée qui pourrait être dommageable tant pour la qualité que pour la diversité de l'information", appuient les trois économistes des médias, lesquels parlent de "concurrence déloyale" à l'égard de la presse quotidienne.

“Le contenu écrit ne fait pas partie des missions du contrat de gestion de la RTBF, elle n’a pas de logique économique et elle ne participe pas à l’intérêt général”, ont conclu les trois professeurs.
“Le contenu écrit ne fait pas partie des missions du contrat de gestion de la RTBF, elle n’a pas de logique économique et elle ne participe pas à l’intérêt général”, ont conclu les trois professeurs. ©DEMOULIN BERNARD

Pour assurer une égalité de traitement entre l'opérateur public et les opérateurs de marché (Rossel, IPM, etc.) dans leur offre de contenu écrit en ligne, les auteurs de l'étude proposent l'alternative suivante : soit le futur contrat de gestion de la RTBF inclut l'offre écrite en ligne dans les missions de service public et, dans ce cas, tous les opérateurs de marché doivent bénéficier des subsides. Soit ce contrat de gestion n'inclut pas l'offre écrite en ligne dans les missions de service public et, dans ce cas, l'opérateur public doit adopter une démarche de marché pour son offre de contenu écrit en ligne (en instaurant le modèle "freemium"). "Au final, c'est à la FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles) de trancher", concluent-ils.

La RTBF ne respecte pas ses engagements

En 2019, lors de la précédente renégociation du contrat de gestion de la RTBF, Lapresse.be avait déjà sensibilisé le gouvernement de la FWB à ce sujet. Il avait alors été décidé d’imposer certaines conditions restrictives à l’offre de contenu écrit gratuit sur le site de la RTBF. Or, fait observer François le Hodey, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a lui-même établi, dans son dernier avis annuel relatif à la RTBF, que l’opérateur public n’avait pas respecté ces conditions. Et ce, ajoutent les deux représentants des éditeurs, avec l’assentiment de son conseil d’administration et des commissaires du gouvernement.

François le Hodey administrateurs délégués d'IPM (La Libre, La DH, L'Avenir, etc.).
François le Hodey administrateur délégué d'IPM (La Libre, La DH, L'Avenir, etc.). ©DEMOULIN BERNARD

"Les cinq prochaines années vont être la période la plus critique de la révolution numérique de la presse quotidienne d'information, martèlent, en guise de conclusion, François le Hodey et Bernard Marchant. Il sera indispensable de réussir, sur cette période, la conversion vers le modèle des abonnements numériques. Mais comment réussir si l'opérateur public est subsidié pour proposer gratuitement de l'information écrite ? Nous avons l'espoir que le monde politique comprendra la portée de cet enjeu majeur".

Bernard Marchant, administrateurs délégués de Rossel (Sudpresse, Le Soir, etc.)
Bernard Marchant, administrateur délégué de Rossel (Sudpresse, Le Soir, etc.) ©DEMOULIN BERNARD

Quelle RTBF pour les cinq années à venir ?

En adoptant, le 21 mars, une note d'intention visant à "renforcer la RTBF en tant que média de service public indépendant, accessible, moderne, créatif et fiable", le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avait donné le coup d'envoi de la renégociation du contrat de gestion de la RTBF (2023-2027). La majorité PS-MR-Ecolo s'est déjà engagée à maintenir les dotations actuelles et leurs montants (indexation comprise). Le Parlement de la FWB, appelé à faire ses propres recommandations, a entamé des auditions. L'administrateur général la RTBF, Jean-Paul Philippot, a d'ailleurs été entendu. Ce mardi, le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel le sera à son tour. Les éditeurs ignorent quant à eux quand ils le seront. Après ces auditions, la ministre des Médias, Bénédicte Linard (Ecolo), négociera le nouveau contrat avec Jean-Paul Philippot.

(1) Le “freemium” consiste, d’une part, à donner accès en ligne gratuitement à une partie du contenu informationnel (dépêches d’agences de presse, pour l’essentiel) et, d’autre part, à faire payer les contenus réalisés par les journalistes.

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