Pourquoi la dernière décision de Google sur la protection des données relève plus de l'effet d'annonce

A la suite de la décision de la justice américaine concernant l'avortement, Google a annoncé une modification de sa politique en matière de données privées. Pour un réel changement?

F.T.
Pourquoi la dernière décision de Google sur la protection des données relève plus de l'effet d'annonce
©AFP

La fin du droit à l'avortement aux Etats-Unis, sur décision de la Cour Suprême, engendre de nombreuses réactions au sein de la société américaine. Plusieurs géants de la Tech ont dû prendre le temps de revoir le fonctionnement de certaines de leurs applications, notamment au niveau des données récoltées et potentiellement accessibles.

Supprimer les données des "lieux sensibles"

Google a ainsi annoncé qu'il supprimerait automatiquement les données récoltées lors de la visite d'utilisateurs dans des "lieux sensibles". Dans la liste des sites concernés, on retrouve... les hôpitaux et centres qui pratiquent l'avortement. Si par défaut l'historique de localisation de Google est désactivé sur Android, le moteur de recherche a affirmé qu'il supprimerait désormais le passage dans ces lieux sensibles.

"Certains lieux visités [par nos utilisateurs] - y compris des établissements médicaux comme des centres de conseil, pour femmes victimes de violences domestiques, des hôpitaux réalisant l'avortement, des centres de lutte contre les addictions, pour la perte de poids, la chirurgie esthétique ou autres - revêtent un caractère particulièrement privé", indique Google dans un article publié sur son site et relayé par le Guardian.

Si le timing ne laisse planer que peu de doutes, Google ne justifie pas ce choix en réaction à la décision de la justice américaine.

De nombreuses demandes des autorités

Si la décision a été saluée par de nombreuses associations de défense des citoyens et des droits des femmes, qui redoutaient l'utilisation de ces données par les autorités afin de pouvoir poursuivre en justice des femmes cherchant à avorter, la décision change-t-elle fondamentalement les choses ?

"Une entreprise comme Google est souveraine : il est très difficile de la contraindre à partager des données. Prenez Twitter : quand Trump était président, le réseau social a décidé qu'il ne pouvait plus avoir un compte, et il n'a rien pu faire même en étant président. Les entreprises américaines ont donc une grande souveraineté au niveau des données", explique à ce sujet Axel Legay, professeur à l'UCLouvain et expert en cybersécurité. "Il existe bien sûr des ententes secrètes avec des organismes comme la NSA pour récupérer des données, mais dans l'absolu, aller récupérer des données cachées par ces entreprises est très compliqué."

Un effet d'annonce plus qu'autre chose ?

Les agences judiciaires américaines accèdent régulièrement à des données détenues par des entreprises privées au travers des divers mécanismes, dont celui des demandes légales. Entre janvier et juin 2021, Google a reçu 149 000 demandes, et a accédé à la requête dans... 78 % des cas, informe son rapport de transparence. "Nous confirmons notre engagement à protéger les données de nos utilisateurs contre les demandes inappropriées", précisait encore Google.

"Un peu comme en Belgique, le partage de données privées avec la justice dépend d'une réglementation, dont l'utilisateur doit être informé. La justice va parfois contraindre au partage, mais ces entreprises sont de grosses machines. Et il ne faut pas penser, dans le cadre de Google par exemple, qu'ils sont forcément proches du gouvernement américain. Ils ont des points d'accroche, mais l'entreprise reste souveraine", détaille encore Axel Legay.

Pour lui, les déclarations de Google concernent d'ailleurs plus le sujet de société que le fonctionnement technique. "Cette décision marque une dissension, un signe qu'ils ne collaboreront pas avec le gouvernement américain sur cette question, et ce dernier aura très peu de moyens de contraindre l'entreprise à le faire. Je vois donc plus ces déclarations comme un effet d'annonce pour montrer ce désaccord par rapport à ce qu'il se passe", continue-t-il. "Les choses auraient été différentes si, par exemple, l'administration américaine avait donné pour mission à Google de recenser les lieux pratiquant l'avortement, ce qui n'est pas le cas. Il est aussi possible légalement de saisir une institution pour lui ordonner de collaborer avec l'Etat, mais cela s'est rarement vu dans des démocraties", termine-t-il.