Comment Brest est-elle devenue la ville avec le sentiment d’insécurité le plus élevé au monde dans un classement en ligne ?

Quelques lignes de code, une soirée et un sondage à la méthodologie douteuse : voici comment Brest a occupé la première place d'un classement en ligne des villes avec le sentiment d’insécurité le plus élevé au monde.

Comment Brest est-elle devenue la ville avec le sentiment d’insécurité le plus élevé au monde dans un classement en ligne ?
©R. Batista

Selon un article publié le 23 septembre par Le Figaro, "les villes françaises dévissent dans le classement mondial des villes les plus sûres". Pour argumenter son propos, le quotidien français cite comme source une base de données en ligne participative, Numbeo, qui dit avoir sondé "le sentiment de sécurité des visiteurs" des pays concernés.

On peut notamment lire dans ledit article que douze villes françaises figurent parmi les 453 villes classées, et que pour 11 d'entre elles, "c'est la douche froide…". De fait, selon le classement repris par Le Figaro, Nantes engendrerait un sentiment d'insécurité plus élevé que Bogota, tandis que Marseille paraîtrait plus dangereuse que… Tripoli (Libye). L'image de la France ainsi dépeinte a fait réagir de nombreux internautes, dénonçant les résultats étonnants de ce classement, dont les données sont effectivement loin d'être fiables.

Brest, capitale du crime ?

Pour le prouver, un internaute a décidé de trafiquer les résultats en faisant intentionnellement apparaître une treizième ville française dans la liste : Brest, capitale bretonne. "Il y avait un petit peu de défi. Et puis j'avais vu pas mal de réactions à partir de l'article du Figaro", explique David Bertho, contacté par La Source. "Je voulais expliquer en quoi ces chiffres-là étaient facilement manipulables".

L'ingénieur en cybersécurité s'est mis à coder. Le but : automatiser un grand nombre de réponses au sondage pour faire monter la ville dans le classement des lieux où le sentiment d'insécurité est le plus élevé. "Ça m'a pris une soirée, j'ai commencé le dimanche soir", précise-t-il. Après quelques ajustements, le code a fonctionné.

"Le script alterne le proxy à chaque tentative, les scores envoyés sont aléatoires (mais toujours très mauvais), le score baisse rapidement", écrit alors David Bertho dans un fil Twitter après avoir lancé son code. "On dépasse vite Nantes, ça y est Brest est la ville la plus dangereuse de France. Puis d'Europe… Puis DU MONDE !"

La série de tweets expliquant la démarche a été partagée plus de 6000 fois et likée par plus de 20 000 personnes. "C'est la première fois que ça arrive, mes notifications ont explosé. Mais globalement les retours ont été extrêmement positifs", explique-t-il.

La méthodologie, coeur du problème

Si trafiquer les résultats a été aussi facile, c'est parce que la méthodologie utilisée par Numbeo est loin d'être fiable. Dans son article, le Figaro explique que "l'indice de sécurité se base sur le seul ressenti des voyageurs". Le journal vante ensuite une méthodologie "simple et pragmatique qui a le mérite de donner une vision uniforme sans avoir recours à une périlleuse harmonisation des statistiques officielles émanant de chaque pays".

Pourtant, en se rendant sur Numbeo, on découvre que les résultats sont exclusivement calculés sur base des réponses des internautes consultant le site. Toute personne visitant le site peut répondre aux 15 questions du sondage, en toute subjectivité, sans avoir pour autant été dans la ville en question.

"Un tel sondage, ça ne vaut pas un clou", estime Pierre Baudewyns, professeur de sciences politiques à l'UCLouvain et spécialisé dans les méthodologies de l'enquête d'opinion et de sondages. "Il y a toute une série de biais qui sont là et qui sont liés à l'outil mesure, entre autres au questionnaire qui ne peut pas tenir en 15 questions sur ce genre de problématiques là", souligne-t-il, mettant aussi en évidence un biais lié au recrutement des répondants.

"Dans ce cas-ci, sur Internet, vous ne savez rien contrôler. Et par conséquent, il y a un biais dans les résultats. Si vous ne contrôlez rien au départ, vous pouvez tout faire dire aux chiffres." Pour l'expert, il faut donc être extrêmement prudent. "On ne peut pas tirer des conclusions, quelles qu'elles soient, sur la base de ce qui a été fait".

Peu après la publication des tweets de David Bertho, Brest a été détrônée par Strasbourg et Toulouse au classement des villes avec le plus haut indice de criminalité au monde. Preuve, s'il en fallait encore, que Numbeo n'a rien d'une source sérieuse.

Comment Brest est-elle devenue la ville avec le sentiment d’insécurité le plus élevé au monde dans un classement en ligne ?
©R. Batista

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