“Le prochain pays à donner cours légal au bitcoin pourrait bien venir d’Afrique centrale”

La première édition européenne de la conférence Bitcoin, rendez-vous annuel de référence sur le sujet, a eu lieu à Amsterdam. Qu’en retenir ?

Patrick Van Campenhout
“Le prochain pays à donner cours légal au bitcoin pourrait bien venir d’Afrique centrale”
©DR

Denys Malengreau, expert de l’économie numérique spécialisé dans l’identité numérique, s’est rendu à Amsterdam pour la première édition européenne de la conférence Bitcoin, rendez-vous annuel de référence sur le sujet.

Succinctement, qu’est-ce que le Bitcoin et quelle est son utilité ?

C’est une technologie monétaire. C’est à la fois un système de paiement (Bitcoin) et une monnaie (bitcoin) ayant cours légal au Salvador et en Centrafrique. Ce système de paiement comme sa monnaie fonctionnent sur Internet. Il n’y a ni pièces ni billets physiques. Quant à son utilité, elle va dépendre de la situation dans laquelle vous vous trouvez. Si vous vivez en Belgique ou dans la majorité des pays de l’OCDE, ce ne sera pas une monnaie compétitive en tant que moyen d’échange eu égard à la stabilité relative de celle que nous avons. Le citoyen Belge lambda y trouvera davantage une utilité comme réserve de valeur pour diversifier son épargne — à ce jour, tout placement en bitcoin sur un minimum de quatre ans s’est avéré empiriquement rentable — ou pour réaliser des paiements internationaux plus rapides et à moindre coût que les solutions existantes. Sur ce dernier point, le Salvador projette, grâce au bitcoin, une économie annuelle de quelque 400 millions de dollars sur les frais de transactions payés par sa diaspora auprès d’intermédiaires comme Western Union et MoneyGram.

Si vous vivez au Liban où la monnaie locale a perdu 95 % de sa valeur en deux ans ou en Turquie où la livre turque s’est montrée plus volatile contre le dollar américain que le bitcoin sur une période de 90 jours, fin 2021/début 2022, l’utilité du bitcoin apparaît rapidement comme évidente. Il en va d’une protection concrète de son argent. Et ce ne sont que deux exemples parmi de nombreux autres.

Si le bitcoin est exclusivement numérique, en quoi diffère-t-il des euros sur nos comptes bancaires ?

Quand vous envoyez de l’argent à quelqu’un, vous faites appel à un intermédiaire, la banque, qui vérifie dans son “registre” que vous possédez la somme à envoyer avant d’accepter de faire la transaction. Avec Bitcoin, le registre n’est pas gardé par une banque de façon centralisée, mais une même copie du registre, la fameuse blockchain, est distribuée dans des milliers d’ordinateurs à travers le monde. Quand vous voulez envoyer de l’argent, ce registre est consulté pour vérifier que vous avez la somme impliquée, et si tel est le cas, le système de paiement Bitcoin va assurer la transaction de bitcoin, souvent des fractions de bitcoin (des satoshis, NdlR) et in fine mettre à jour le registre qui sera redistribué aux milliers d’ordinateurs. De cette façon, la confiance dans un tiers n’est plus requise pour effectuer la transaction. On peut dire que l’on passe d’une confiance dans un tiers (centralisation) à une confiance dans un réseau de tiers (décentralisation).

Il faut voir le recours au réseau Bitcoin comme une partie d’échecs, à savoir une adhésion à une convention, un ensemble de règles fixé, le fameux protocole Bitcoin, auquel adhèrent librement les utilisateurs qui prennent part au système. Et ce, sans la présence d’un arbitre.

Le Bitcoin ne devient-il pas de facto un tueur de banques ?

Oui et non. Le bitcoin n’est fondamentalement qu’une extension du principe du cash monétaire en version numérique, c’est-à-dire la possibilité d’avoir la mainmise sur son argent et d’échanger de pair à pair sans intermédiaire financier. À ce principe s’ajoute avec le bitcoin l’incapacité pour l’État d’y appliquer une politique monétaire quelconque. C’est à ce niveau-là que le débat s’enflamme.

Contrôler ses bitcoins tout comme avoir du cash implique un niveau de responsabilité individuelle que tout le monde n’est pas disposé à assumer, car la perte d’argent liquide ou d’accès à des bitcoins est irrémédiable. C’est la raison pour laquelle on peut considérer que le bitcoin n’a pas vocation à être un tueur de banques. La banque comme la plateforme d’échange, en quelque sorte son équivalent dans le monde des cryptomonnaies, sont plébiscitées pour se prémunir d’une perte d’argent, car celui-ci est gardé par l’intermédiaire : c’est une sécurité qui plaît, mais qui se paie avec une moindre liberté.

La banque comme la plateforme d’échange de cryptomonnaies sont encadrées par la loi. Vous ne pourrez pas acheter de bitcoin sur Coinbase ou Binance, deux célèbres plateformes d’échange, sans passer par une procédure stricte de vérification d’identité.

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Monnaie peut-être, mais qui n’a pas cours légal chez nous.

S’il est vrai que le bitcoin n’a pas cours légal chez nous, vous trouverez malgré tout déjà quelques dizaines d’endroits où payer en bitcoin en Belgique (btcmap.org/map). Et la liste est amenée à s’allonger. Dans le système traditionnel, ceci n’est actuellement guère possible avec les monnaies étrangères. Où pouvez-vous payer en dollars dans le pays ?

De surcroît, si la possibilité de paiement en bitcoin reste actuellement limitée dans les commerces physiques, vous trouverez à peu près tout ce que vous voulez en ligne. Même sur Amazon en passant par un système de cartes cadeaux qui convertit vos euros en bitcoin comme Bitrefill.

Vous affirmez que le bitcoin est éminemment démocratique.

Oui. Bitcoin a réussi à transposer le gage de liberté du cash du monde physique dans le monde numérique. En ce sens, le bitcoin, bien que davantage pseudonyme qu’anonyme par rapport à l’argent liquide, est une avancée démocratique importante. Il répond à une nécessité de notre temps : celle d’apporter un équivalent numérique à ce gage de liberté offert par l’argent liquide dont la disparition à terme semble inéluctable.

Pour permettre cet équivalent, c’est-à-dire pour reproduire la liberté offerte par une transaction d’argent liquide de la main à la main sans intermédiaire financier en version numérique, il a fallu répondre à un défi de taille : celui d’obtenir un consensus décentralisé, un vieux problème bien connu en informatique, celui des généraux byzantins, pour empêcher une double dépense. Autrement dit, pour empêcher que l’argent numérique puisse être copié.

Plus succinctement, il a fallu trouver un système qui empêche la copie, le propre d’Internet jusque-là. Par exemple, la pièce jointe que je vous envoie par mail reste disponible pour moi après envoi.

Le protocole bitcoin dont la fameuse blockchain n’est qu’une brique permet ce consensus décentralisé grâce à des milliers d’ordinateurs qui travaillent de concert. Il introduit l’objet unique sur Internet. Pour reprendre l’analogie, la pièce jointe ne peut plus se trouver chez moi après envoi, et, tout comme la pièce de monnaie en euro ou dollar après un paiement en cash, la “pièce” numérique (le bitcoin ou la fraction de bitcoin) ne peut plus se trouver dans mon portefeuille après transaction.

On ne mesure pas encore la portée d’une telle prouesse. Le bitcoin est un Mona Lisa. C’est une création unique, une avancée majeure, qui est le fruit de quelque 30 années de recherche en informatique. C’est de ce point de départ que découle toute une nouvelle économie. Si certains aiment comparer le bitcoin aux actions qui sont des parts d’une propriété pour appuyer le fait qu’il n’y a rien (pas de propriété concrète) derrière un bitcoin, ces derniers omettent deux choses : le bitcoin n’est pas une action — il faut l’appréhender comme un nouvel outil aux caractéristiques propres —, et il est à la source de la création d’un grand nombre d’entreprises et d’emplois. Ce sont des dizaines d’entreprises (plateformes d’échange, produits financiers, activités de minage, services éducatifs) qui exposaient leur solution lors de la conférence Bitcoin à Amsterdam. Sans le bitcoin, elles n’existeraient pas.

L’État perd tout de même le monopole monétaire…

À vrai dire, l’État perd de sa souveraineté sur le plan intérieur, mais en gagne sur le plan extérieur. Elle en perd, car elle a moins de contrôle sur l’argent, mais elle en gagne, car elle peut réduire sa dépendance vis-à-vis de l’étalon dollar.

Plus fondamentalement, le Bitcoin nous questionne de la façon suivante : au nom de l’idéal démocratique, le monopole monétaire de l’État ne devient-il pas un trop grand pouvoir à l’aune de la société numérique ? C’est un débat passionnant qui nous questionne non seulement sur le plan économique, mais aussi politique et philosophique.

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En pratique, quel est l’intérêt d’un État de donner cours légal au bitcoin ?

À nouveau, la réponse va dépendre de la situation de celui qui pose la question. Si en l’état, investir dans le bitcoin peut être perçu par certains comme une démarche discutable, voire spéculative chez nous, il a vocation à contribuer au développement économique d’un grand nombre de pays en voie de développement, qui ne bénéficient pas de la relative stabilité monétaire qui est la nôtre.

Prenons le cas de la bancarisation. Si 99 % des adultes Belges sont bancarisés, 1,4 milliard d’adultes restent non-bancarisés à travers le monde selon le dernier Global Findex de la Banque mondiale. Par exemple, 94 % des adultes au Soudan du Sud sont non-bancarisés. C’est aussi 90 % en Afghanistan, 79 % au Liban et au Pakistan, 73 % en Egypte, 70 % en Guinée et 64 % au Burkina Faso ou encore 74 % au Nicaragua et 62 % au Honduras. Le coût des services financiers et l’accès à ceux-ci sont perçus comme les deuxième et troisième barrières à l’entrée pour les populations non-bancarisées.

Considérant cette réalité, l’exemple du Salvador, premier pays au monde à avoir donné cours légal au bitcoin, est intéressant à observer : seulement 36 % des adultes sont bancarisés alors que 67 % de la population possèdent un smartphone.

L’accès au bitcoin ne nécessite que deux choses : de l’électricité et une connexion Internet. Il existe dès lors pléthore d’applications de portefeuilles Bitcoin dont peut bénéficier la population. L’accès est simple et rapide. Et le coût de transaction est compétitif. Exemple : ouvrir un portefeuille Bitcoin avec Muun m’a littéralement pris 47 secondes : télécharger l’application, cliquer sur le bouton création et choisir un code pin. Avec ce même portefeuille, un Salvadorien de la diaspora peut envoyer 10 $ à ses proches au Salvador en ne payant que quelques centimes de frais. Pour la même transaction via Western Union, non seulement l’ouverture d’un compte est fastidieuse, mais de surcroît, il en coûtera 3,24 $ soit quelque 33 % de commission.

Il importe aussi de préciser que le bitcoin est utile sur le plan individuel. Il est une “police d’assurance contre un futur orwellien” pour reprendre les mots du célèbre statisticien Nassim Nicholas Taleb. Bien que critique du bitcoin, son propos repose sur le postulat suivant : un grand pouvoir implique un grand contre-pouvoir. Autrement dit : une dématérialisation complète de l’argent en devenir implique une capacité à préserver le bienfait démocratique de l’argent liquide en version numérique.

Le Salvador et la République centrafricaine ont donné cours légal au bitcoin. D’autres pays pourraient-ils suivre ?

Certainement. L’Afrique et l’Amérique latine présentent le plus grand potentiel. En pratique, le prochain pays à donner cours légal au bitcoin pourrait bien venir d’Afrique Centrale.

Lors de la conférence Bitcoin à Amsterdam, Steve Tangoa, conseiller du président de la République centrafricaine, est venu annoncer que le régulateur du marché financier de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) auquel appartient son pays a désormais donné son feu vert pour permettre l’adoption du bitcoin dans les cinq autres pays de la CEMAC (Cameroun, République du Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad).

Si un ou plusieurs de ces cinq pays se lancent à leur tour en donnant cours légal au bitcoin, cela pourrait avoir un effet domino.

Ce n’est pas tout : Steve Tangoa précise que le régulateur financier de la UEMOA (Union Économique et Monétaire Ouest Africaine) dont huit pays font partie (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo), étudie actuellement la question pour s’aligner sur la décision prise par le régulateur de la CEMAC.

Le bitcoin peut-il échouer ?

Théoriquement, oui. Chaque solution, ici la capacité à stocker et à transférer une ressource à valeur économique – comprenez : un actif ou cryptoactif, car c’est un actif sécurisé par la cryptographie – sans intermédiaire de confiance sur Internet, entraîne un ensemble de nouveaux problèmes. Le bitcoin ne fait pas exception ; ce n’est pas une solution parfaite. Et elle demande à être améliorée. C’est ce sur quoi travaillent des centaines de développeurs à travers le monde. S’il fallait comparer le bitcoin à une entreprise, ils sont plus de 200 à travailler à temps plein pour l’améliorer. Et ce chiffre reste faible eu égard à la portée du bitcoin. Nous n’en sommes qu’au début.

En pratique, l’échec de cette nouvelle technologie monétaire semble hautement improbable tant celle-ci tisse sa toile à travers le monde grâce à l’effet de réseau. S’il n’existe pas de moyen définitif de déterminer le nombre exact d’utilisateurs de bitcoin dans le monde en raison de la nature pseudonyme du réseau bitcoin, les estimations indiquent quelque 25 millions d’utilisateurs aux États-Unis (7 % de la population) ou encore près de 5 millions au Canada (13 % de la population).

Plus généralement, et au-delà du seul bitcoin, si vous regardez les pays sondés sur la question de la propriété et de l’usage des cryptomonnaies, dont le bitcoin est l’étalon, vous ne trouverez pas un pays de l’Union européenne dans le top 10. 45 % de la population du Nigéria, 40 % de Turquie ou encore 25 % d’Inde affirment avoir possédé ou utilisé des cryptomonnaies. Le premier pays européen, ce sont les Pays-Bas à 20 %. En Belgique, nous sommes à 15 %, estimation corroborée par la Banque centrale européenne à hauteur de 10 % des ménages belges (un ménage peut comprendre plus d’un investisseur, NdlR), et nos voisins français sont à 9 %. Sur les 56 pays sondés, vous retrouverez 7 pays de l’Union européenne dans les 10 derniers.

Ceci peut expliquer la difficulté pour des pays riches comme les nôtres à mesurer la portée du sujet.

Pourtant, des signes ne trompent pas. Pour reprendre le parallèle forcé avec les actions : en 2021, au sein de la population française, il y avait désormais plus de détenteurs de cryptomonnaies (8 %) que de détenteurs d’actions (6,7 %).

La Belgique a-t-elle été représentée lors de cette première édition européenne de la conférence Bitcoin ? Et quand aura lieu la prochaine édition ?

Oui, le député bruxellois Christophe De Beukelaer (Les Engagés, NdlR), qui s’est lancé comme défi de convertir son salaire en bitcoin chaque mois, cette année, a été convié à prendre part à une session sur les projets de monnaies de banques centrales (MNBC) et leurs implications. La prochaine édition aura lieu en mai prochain à Miami aux États-Unis.