Eco-débats Krach sur les cryptos : 650 milliards de dollars partis en fumée. 

Une chronique signée Floris Laly, assistant de recherche à la Louvain School of Management et doctorant à l'Université catholique de Louvain. 

Il y a moins d’un an, la hausse spectaculaire du cours des cryptomonnaies faisait la une des médias du monde entier. Le bitcoin - la cryptomonnaie phare - avait alors bondi de deux cents millions de pour-cent entre 2009 et 2017, entraînant de nombreuses cryptomonnaies dans son sillage (ripple, ethereum, bitcoin cash…). Sur la seule année 2017, le prix d’un bitcoin était passé de 500 dollars à près de 20 000 dollars, et de nombreux particuliers avaient alors succombé à l’appât du gain, injectant une partie de leurs économies dans ces actifs numériques, quand d’autres avaient tout simplement été victimes de plateformes frauduleuses (les arnaques sur les plateformes d’échange de cryptomonnaies sont courantes), et ce malgré la mise en garde répétée des autorités de régulation. Plusieurs fondations universitaires américaines (Harvard, Yale et le MIT parmi d’autres) avaient elles-mêmes investi dans les cryptomonnaies afin de diversifier leurs investissements. Cependant, moins d’un an après avoir frôlé les 20 000 dollars, le soufflé est retombé, et le cours du bitcoin est redescendu à 5 200 dollars. Quant au marché des cryptomonnaies, il s’est littéralement effondré, passant d’une capitalisation de 820 milliards de dollars fin 2017 à moins de 180 milliards de dollars aujourd’hui, soit une chute de près de 80 % en onze mois seulement, et faisant disparaître un millier de cryptomonnaies.

La flambée du cours des cryptomonnaies fin 2017 a entraîné une course à l’armement dans le secteur du minage (les entreprises de minage sont chargées de vérifier les transactions et sont rémunérées en cryptomonnaies pour ce travail), les entreprises de minage investissant massivement dans de nouveaux équipements informatiques high tech (et donc très coûteux) afin de gagner en parts de marché. Toutefois, le krach en cours semble remettre en question la pérennité du business model de ces mêmes entreprises, une grande majorité d’entre elles n’étant plus rentables à de tels niveaux de prix. Mais là n’est qu’une partie du problème pour ces entreprises, car plus le cours des cryptomonnaies baisse, plus leurs pertes sont importantes, obligeant celles-ci à liquider leurs réserves de cryptomonnaies dans un marché déjà fortement baissier (et très illiquide). Pire, certaines ne sont plus en mesure de payer leurs factures d’électricité, et encore moins à même de rembourser leurs dettes, ce qui pourrait entraîner une vague de faillite dans le secteur, impactant encore davantage le prix des cryptomonnaies et augmentant de facto les frais de transaction pour le consommateur final. Ainsi, deux entreprises de minage ont récemment quitté la Suède de manière précipitée, laissant derrière elles plusieurs mois de loyers impayés pour l’une et une facture d’électricité de 1,5 million de dollars pour l’autre.

De son côté, Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), a récemment suggéré aux banques centrales de réfléchir à la faisabilité de cryptomonnaies nationales, ce qui, selon elle, permettrait à ces monnaies numériques d’être enfin "réglementées" et "fiables", protégeant ainsi le consommateur final. Selon elle, une monnaie digitale émise par une banque centrale pourrait également améliorer la stabilité du système financier tout entier en réduisant le risque de panique bancaire (bank run). Cependant, on peut se demander dans quelle mesure les bank runs traditionnels ne pourraient pas être remplacés par des bank runs numériques, potentiellement plus rapides et donc au final plus dangereux pour le système financier, d’autant plus que la panique bancaire ne viserait plus seulement quelques banques commerciales mais bien la banque centrale directement. D’autre part, la possibilité de conversion extrêmement rapide entre deux cryptomonnaies nationales pourrait potentiellement aggraver les crises de change, les sorties de capitaux se faisant de manière quasi instantanée sous un tel régime, de quoi dégrader la stabilité du système financier.

Quoi qu’il en soit, la réflexion de l’adoption de cryptomonnaies nationales par les banques centrales est encore à l’état embryonnaire, mais l’intérêt de ces dernières en la matière pourrait encore davantage peser sur le cours des cryptomonnaies (non nationales) actuelles. Reste à savoir si toutes les cryptomonnaies actuelles sont vouées à disparaître ou bien si certaines d’entre elles parviendront à tirer leur épingle du jeu dans un avenir plus ou moins lointain.