Eco-débats Les Nations unies ont, il y a 4 ans, défini 17 Objectifs pour le développement durable, les SDG’s. Ils sont là pour nous guider. Mais nous ne sommes pas à la hauteur. Et pourtant, nous avons (presque) tout.

Une opinion de David Valentiny, directeur d'Engine.


Après avoir accompagné approximativement 400 projets sur le sol wallon, après avoir porté aux nues des entrepreneurs avec de réels talents, de réelles motivations, il me reste un goût amer. Une pointe de citronnade sur le bout de la langue. Le genre de goût qui ne vous lâche plus, une fois qu’il a fait vibrer vos synapses. Et qui grandit. Grandit. Nous manquons quelque chose.

Je ne crache pas dans la soupe, nous avons collectivement développé des outils de soutien à l’entrepreneuriat très valables et qui emportent une intensité de projet reconnue (entrepreneuriat est un mot bien entendu réducteur car il s’agit en fait de soutien à l’exploration, à la créativité, à l’hybridation, à la croissance, au financement, à l’agilité, à la prospective, à… l’épistémologie de l’innovation).

Mais il me reste le zeste. Je réalise alors qu’il n’est pas un adjuvant du goût, il est devenu le goût. Mon palais n’est plus que citron. Ce n’est pas que nous manquons une étape dans la recette. Notre recette est bonne, les méthodes sont bonnes, les étapes étudiées, renouvelées, prouvées. Mais nos ingrédients sont avariés ! Ils sont passés. Il nous faut les remplacer pour éliminer l’amer qui vient désormais tout engloutir.

Nous avons accompagné de très nombreux projets dont l’objectif était le projet lui-même. La vague de l’entrepreneuriat, n’a-t-elle pas emporté le fond avec elle ? Pourquoi créons-nous des entreprises, des start-up ? Pour avoir une start-up ? Fonder pour fonder ? L’objectif suprême est-il d’être le CEO d’une start-up à succès, qu’importe le contenu ? Ce siècle transforme notre façon de penser. Aurait-il eu raison de notre orientation ? Dans quel sens vit-on ? Nous mettons tant la forme avant le fond que le fait de développer une start-up est devenu le fond. Qu’importe l’objet de la start-up.

J’ai vu de très nombreux projets d’application mobile avec un grand potentiel de développement, de scalabilité. Des Uber dans n’importe quel secteur. Des logiciels qui facilitent un peu notre quotidien ou celui de notre entreprise. Qui comptent à notre place, qui dessinent. Qui nous proposent des activités, des voyages, des restaurants, des saveurs, des expériences.

On s’est planté ? Non, certainement pas, ces projets ont plein de sens. D’un point de vue économique et social pour notre région. Et il faut les poursuivre, et continuer de les développer car ils permettent à des centaines de gens de vivre de leur passion, et c’est magnifique. Mais ce n’est pas suffisant. Loin de là…

Les Nations unies ont, il y a 4 ans, défini des Objectifs pour le développement durable (Sustainable Development Goals, SDG’s). Ils sont au nombre de 17. Il ne s’agit pas d’une politique marginale, d’une note ou d’une annexe à une politique générale. Non, il s’agit de la colonne vertébrale de la stratégie des Nations unies. La Belgique y a bien entendu participé, comme tous les pays membres. Des objectifs détaillés en matière de pauvreté, d’énergie, d’accès à l’eau, à l’alimentation, d’égalité, d’éducation… Une boussole essentielle pour le monde. Pour le monde entier, le monde en large. Dans toute sa diversité et qui fait face à ses immenses challenges. Mais où sont les SDG’s en Wallonie ? Quelle voix les exprime ? Comment sont-ils intégrés ? C’est le silence…

Si la start-up doit voir plus grand qu’elle et se poser la question de sa place dans le monde, la Wallonie ne devrait-elle pas en faire autant ? Existons-nous uniquement pour exister et perdurer ? Ou voulons-nous contribuer à la transformation de notre ère pour en sortir par le haut ? De quelle façon ? Les SDG’s sont là pour nous guider. Et nous n’en faisons rien. Nous ne sommes pas à la hauteur. Et pourtant nous avons tout. Ou presque tout. Il nous manque la décentration. Dont l’absence est certainement renforcée par le morcellement local, la tendance de copier des modèles qui nous sont intellectuellement imposés (Silicon Valley, par exemple) ou encore le manque de perspective et projection globale par carence de relais globaux à l’échelle régionale (et pas dans l’autre sens).

Et pourtant, le marché est énorme et les motivations effroyablement nobles. On sait aujourd’hui que les entreprises qui se tournent vers les SDG’s obtiennent de meilleures performances. Pas à la manière de la philanthropie traditionnelle (qui se transforme d’ailleurs à grande vitesse), mais à la façon de ces entreprises qui intègrent les problèmes du monde et leurs réponses au cœur de leur proposition de valeur. Dans leur core business.

Chez nous, personne ne parle de cela. Il n’y a pas de cadre incitatif. Il me semble impérieux de dédier la majorité de notre énergie à construire des projets industriels, des innovations, des start-up, dont l’objet est de régler les problèmes majeurs et urgents de notre temps. Mais il n’y a pas de cadre.

Alors… et si nous buvions une grande gorgée d’eau pour rincer nos papilles ? Et si nous sortions d’autres ingrédients ? Si nous développions la cuisine un peu autrement et noyions nos palais sous de nouvelles saveurs ? Un accélérateur de start-up SDG’s ? Évidemment ! Des outils pour les start-up qui intègrent les SDG’s ? Évidemment ! Un Business Model Canvas qui pose la question de l’impact ? Évidemment ! Un programme pour évaluer le potentiel de diversification des PME vers les SDG’s ? Évidemment ! Un cadre politique explicite et proactif en faveur des SDG’s ? Évidemment ! Il y a du business à faire. Énormément. Alors pourquoi ne pas l’orienter vers ce dont le monde a besoin ? Et les clients de ces solutions, s’ils sont majoritairement à l’étranger, commencent, pour partie, à sortir de la pauvreté. À être en capacité d’acheter, d’intégrer, d’appliquer. Et puis, c’est bon pour la balance commerciale.

Et si nous osions rêver de projets industriels orientés vers les SDG’s ? De start-up industrielles, de produits, de hardwares, de solutions techniques qui, propulsées par une maîtrise nouvelle de la donnée, nous permettraient d’offrir des solutions aux défis majeurs de notre époque. Et si nous transformions la vague de l’entrepreneuriat actuelle en une tempête de projets SDG’s ? En Wallonie, en Belgique, en Europe. Je pense qu’il y a là le cœur d’une stratégie régionale qu’aucun parti ne pourra refuser.


La marche à suivre

> Les Sustainable Development Goals (SDG’s) ou Objectifs du développement durable en français ont été déterminés par les Nations unies au cours d’un long travail collectif. Ces objectifs donnent la marche à suivre pour parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous. Ils répondent aux défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés, notamment ceux liés à la pauvreté, aux inégalités, au climat, à la dégradation de l’environnement, à la prospérité, à la paix et à la justice. Ils sont interconnectés et, pour ne laisser personne de côté, il est important d’atteindre chacun d’entre eux, et chacune de leurs cibles, d’ici à 2030. (https :// www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/)

> Le Business Model Canvas est un outil qu’utilisent notamment les start-up pour visualiser les grands éléments du projet. Ce canevas regroupe des catégories de questions telles que : "Qui est mon client ?", "quels sont les canaux de communication que je peux activer pour contacter mon client et vendre mon produit ou service ?", "quelles sont les ressources dont je dispose ?", etc. Ce type d’outil est massivement utilisé pour des milliers de projets, chaque année. Les choix que l’on réalise aujourd’hui sur ces projets nouveaux auront un impact considérable puisqu’ils influenceront le projet dans sa durée. Nous pourrions donc créer un impact important en intégrant les SDG’s dans les questions fondamentales que se posent les entrepreneurs, dès la création de leur projet.