Sabena ou l'échec d'une union entre le privé et le public

Professeur d'Histoire à la VUB, Guy Vanthemsche publie un ouvrage sur l'ex-Sabena. Pour `La Libre´, en primeur, il évoque les `maux congénitaux´ d'une compagnie qui n'a jamais réussi à décoller

PAR VINCENT SLITS
Sabena ou l'échec d'une union entre le privé et le public
©Johanna de Tessières

ENTRETIEN

En lisant votre ouvrage (*), on se rend compte que les problèmes de la Sabena remontent quasiment à sa création.

Tout au long de son histoire, la Sabena a eu une tradition de pertes même si les pertes n'étaient pas aussi généralisées que certains l'imaginent. Il est faux de dire que la Sabena n'a jamais fait de profit. Sur l'ensemble de son histoire, un exercice sur 4 a été bénéficiaire. Les années 1945 à 1958 et 1982 à 1989 ont été bénéficiaires. Mais la Sabena a toujours été une société structurellement faible: elle a pendant de longues années traîné de lourds boulets tant sur le plan financier qu'organisationnel. Il y a vraiment des maux congénitaux dont souffre la Sabena depuis sa création en 1923.

Lesquels?

La Sabena a été fondée sur le modèle des grandes sociétés privées coloniales qui avaient pour tradition de s'appuyer sur l'Etat, tant au niveau de la capitalisation que de la subsidiation. L'Etat a apporté la moitié du capital, l'autre moitié venant du secteur privé. Il était prévu dans les dispositions statutaires de la Sabena que les pouvoirs publics détiennent la majorité des voix à l'assemblée générale des actionnaires mais que c'est l'actionnaire minoritaire privé qui avait la responsabilité de la gestion de la société. Par ailleurs, il était prévu que le capital de l'entreprise ne serve pas à financer l'achat du matériel volant. On observe dès 1923 que le mécanisme de l'endettement est structurellement prévu et il est prévu que tous les déficits d'exploitation de la Sabena soient épongés par l'Etat. C'est sur cette base que la Sabena a fonctionné pendant près de 7 décennies.

La Sabena a donc creusé sa propre tombe...

En effet. Les années 50 à 75 seront cruciales: elles voient se creuser définitivement et de manière irrémédiable l'écart entre la capitalisation des sociétés étrangères de taille comparable - comme Swissair ou KLM - et la Sabena dont le capital, très limité, ne varie pas durant plusieurs décennies, précisément entre 1958 à 1981. Résultat des courses: la compagnie est obligée de s'endetter toujours plus. Ce mauvais départ n'a pas été corrigé par la suite.

Alors à qui la faute?

Les responsabilités sont partagées. Je suis toujours très prudent lorsqu'il s'agit de désigner des coupables. Il est caricatural de dire que c'est l'Etat qui a tué la Sabena ou que c'est le secteur privé qui est responsable de la disparition de l'entreprise. Le problème, ce n'est pas le privé ou le public, mais la façon dont se rejoignent l'initiative publique et l'initiative privée. D'une part, dans le monde capitaliste privé belge - essentiellement le groupe de la Société Générale - on observe à partir des années 50 un manque d'enthousiasme flagrant pour soutenir financièrement cette société. Et d'un autre côté, les pouvoirs publics ont raté de nombreuses occasions pour fortifier la société. Surtout à partir des années 60 où les actionnaires privés se retirent progressivement du capital de la Sabena. L'Etat se retrouve à la tête de 65, puis 90 et 98 pc de la Sabena un peu à son corps défendant mais sans en tirer les conséquences. Les dettes commencent à s'amonceler fin des années 60 et début des années 70, ce qui étrangle la société et provoque un effet boule de neige. Les problèmes deviennent donc de plus en plus insurmontables et la Sabena se trouve déforcée dans le cadre de négociations d'alliance avec certains de ses concurrents. La Sabena est forcée - au fur et à mesure de l'échec de différentes tentatives d'alliance (SAS, KLM, British Airways, Air France...) - d'accepter les conditions qu'on lui impose en perdant chaque fois un peu plus son autonomie de décision.

Sans un Etat qui a longtemps joué au pompier de service, la Sabena serait morte depuis longtemps...

Non seulement, elle serait morte depuis longtemps mais je serais tenté de dire qu'elle ne serait jamais née. Il faut évidemment replacer cela dans le contexte des années 20 à 60: aucune compagnie aérienne nationale en Europe ne fonctionnait sans cette aide puissante de l'Etat. Par une force d'inertie, le gouvernement belge a continué durant les années 60 à s'occuper de cette compagnie de la même manière... que durant les années 20, alors qu'il aurait fallu développer de nouveaux modes de gestion et briser ce cercle vicieux de l'endettement.

Pourtant, le monde a changé...

En effet. Avec la construction de l'Europe, l'Etat nation a perdu de la vitesse alors qu'il était hier le pilier essentiel de la survie des compagnies aériennes nationales. Secundo, le transport aérien - jadis réservé à l'élite - est devenu un marché de masse.

L'Etat n'a jamais tenté de redresser la barre?

Fin des années 60, début des années 70, on s'aperçoit que les déficits commencent à se creuser. Mais le monde politique ne propose pas vraiment des alternatives et le débat reste superficiel. Et si la Sabena encaisse des critiques, c'est surtout de la part des nationalistes flamands qui n'acceptaient pas le caractère fortement francophone de la Sabena. A partir des années 80, la Sabena est perçue comme le canard boiteux, comme la société `kafkaïenne´ qui est mal gérée. Tous ces cris-là, on les entend à la tribune du Parlement mais c'est le relais politique qui ne parvient pas à fonctionner et les gouvernements en place ne parviennent jamais à prendre les mesures structurelles qui s'imposent et qui impliquent, notamment, une recapitalisation de l'entreprise. La présence de la République du Congo dans le capital de la Sabena entre 1960 et 1968 contribue au manque de décision politique durant cette période. Ensuite, le creusement des déficits budgétaires à partir du début des années 70 laisse peu de marge de manoeuvre aux gouvernements successifs.

Les conseils d'administration ont également été déficients...

Jusque dans les années 70, la gestion de la Sabena était entre les mains d'un nombre très limité de personnes. Le conseil d'administration qui normalement doit jouer un rôle d'orientation, de stratégie et de contrôle n'a pas joué ce rôle. C'est un élément de tradition à la Sabena: les administrateurs nommés par les pouvoirs publics se limitent à un rôle d'observation mais ne s'impliquent pas vraiment dans la gestion. Tout au long des années 70, la Sabena a été au coeur de continuelles luttes d'influence. Des haines tenaces sévissaient au sommet de l'entreprise. Tout au long des années 70, il y a eu une paralysie de pouvoir au sommet de la Sabena. Ce n'est qu'à partir de la fin des années 70 que le gouvernement tente de redresser la barre: il commence à recapitaliser la Sabena et à prendre des mesures pour assainir la gestion au sommet de l'entreprise mais les sommes mises sur la table sont insuffisantes et servent simplement à boucher les trous des années précédentes. Assez pour survivre, pas assez pour rebâtir la société sur des bases saines.

Quel regard portez-vous sur la responsabilité de Swissair?

Il faut rester prudent. Début des années 30, on s'aperçoit que le partenaire minoritaire privé de l'époque - à savoir le groupe de la Générale et des sociétés qui gravitaient autour d'elle comme la SNETA ou la SABCA - qui gère la Sabena, la gère d'une façon qui contribue à l'appauvrissement de la société elle-même. Il y avait déjà à l'époque une polémique au sujet de l'achat d'avions. La SABCA construisait des avions de conceptions étrangères (Fokker,...) pour le compte de la Sabena. On accusait la Sabena d'acquérir ces avions à la SABCA à des prix trop élevés. Ce scandale au début des années 30 implique le président du conseil d'administration de l'époque. Ce dernier était également président de la SNETA et de la SABCA! Il est forcé de démissionner et est condamné pour faux bilan. Il y a un parallélisme possible avec la situation Swissair où un actionnaire minoritaire privé, qui a l'assentiment d'un actionnaire majoritaire public pour gérer la société, aurait pu mettre au point des mécanismes qui défavorisent la société fille par rapport à la société mère.

(*) `La Sabena 1923-2001, des origines au crash´, Éditions POL-HIS De Boeck, sortira en librairie le 14 décembre.

© La Libre Belgique 2001


PAS D'OPPORTUNISME Guy Vanthemsche se défend de faire preuve d'opportunisme en sortant son ouvrage quelques semaines seulement après la faillite de la Sabena. `J'ai commencé mes recherches en 1998, bien avant l'éclatement des problèmes de la Sabena qui ont débouché sur sa perte. Le hasard a voulu qu'au fur et à mesure que j'avançais dans la rédaction de l'ouvrage, l'état de santé de la Sabena se détériorait de façon notable et irrémédiable. J'ai commencé la rédaction de l'ouvrage début 2001. C'est vraiment une coïncidence qu'il paraît maintenant´, déclare-t-il. Si l'historien a décortiqué les différentes grandes périodes de l'histoire de la compagnie belge, il admet n'avoir fait que survoler la dernière page de cette saga, celle entamée avec l'arrivée en 1995 de Swissair dans le capital de la compagnie belge. `Depuis 1995, je n'ai plus eu accès aux procès verbaux des conseils d'administration. Je ne suis pas frustré car en tant qu'historien on a toujours besoin d'un certain recul et d'un accès à une information aussi complète que possible. Les pages les plus récentes de la gestion de la Sabena tombaient logiquement en dehors de mon champ d'action´, ajoute-t-il encore. `Cet ultime et pénible chapitre de l'histoire de la Sabena ne pourra être écrit que dans quelques années´, ajoute encore l'historien dans son ouvrage.