Le tourisme égyptien fauché par le 11 septembre

L'endroit est splendide. Niché au Sud de la péninsule du Sinaï, à environ quatre heures du Caire, le Crowne Plaza Hotel Sharm-El-Sheik Resort a tout d'un (artificiel) paradis. Rien ne manquait, en ce début mars, pour satisfaire les plus exigeants des voyageurs. Rien, sauf le public

PAR MONIQUE BAUS
Le tourisme égyptien fauché par le 11 septembre
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L'endroit est splendide. Niché au Sud de la péninsule du Sinaï, à environ quatre heures du Caire, le Crowne Plaza Hotel Sharm-El-Sheik Resort a tout d'un (artificiel) paradis.

Plage (privée) de sable fin, piscine, cuve spécialement étudiée pour un écolage de plongée, multiples terrasses, petites ruelles fournies de boutiques select (dont une d'arômes...), chambres avec vue sur la mer, sans oublier une suite présidentielle à faire pâlir les plus puissants de la planète et un personnel souriant et drillé. Rien ne manquait, en ce début mars, pour satisfaire les plus exigeants des voyageurs. Rien, sauf le public. De façon spectaculaire. C'est d'autant plus étonnant que nous étions au coeur de la bonne saison. D'ici quelques semaines, il fera trop chaud.

Le onze septembre a manifestement porté un coup au secteur touristique. Jusque dans ses niches spécialisées, comme ici, dans ce grand hôtel d'affaires. `Nous sommes largement en-dessous de ce que nous réalisons d'habitude´, confirme Moine Kandil, general manager de l'endroit.

Une impression étrange nous suggère que les propos du patron sont encore trop optimistes. Les balcons en bois brut ne résonnent d'aucun bruit. Toutes les fenêtres sont fermées. Une seule, sur l'allée qui mène de la piscine au bar, laisse passer un rai de lumière et des cris d'enfants. `Les gens sont partis en croisière ou en séminaire´, glisse timidement l'attachée de presse de la résidence, fraîchement débarquée de sa Russie natale.

Dans cette région du globe, chaque hôtel du groupe Six Continents (Inter-Continental, Crowne Plaza et Holiday Inn) dispose en effet maintenant de son propre porte-parole. La direction a manifestement bien compris que les circonstances exigent de ne rien laisser au hasard.

La justification avancée par la professionnelle est-elle pour autant exacte? Quelques heures plus tard, la grande salle-à-manger (l'un des huit restaurants et bars de l'hôtel) qui accueille les clients pour le traditionnel buffet du soir se remplit quelque peu. `Les Européens ne viennent plus´, regrette discrètement le patron, confirmant malgré tout notre sentiment. `La réaction des voyageurs a été immédiate. Dès septembre, nous avons enregistré un recul de 40 pc.´

Pour ce manager, la saison 2001-2002 dont les pics sont traditionnellement septembre et mars est manquée. Le tout est de se retrousser les manches pour ne pas rater le prochain rendez-vous, à la rentrée. `Nous sommes obligés de pratiquer des prix plus attrayants que jamais´, glisse encore le patron, évoquant un tarif tout à fait inhabituel de 60 dollars par jour pour deux personnes en demi-pension, pour 100 dollars habituellement! (67,8 € pour 113 €, habituellement).

Brader les prix pour inciter le public à venir voir sur place qu'il n'y a pas de problème: même les adresses qualifiées `de luxe´ passent aujourd'hui par là. Et le regain de tension au Proche-Orient ne joue pas en leur faveur.

Autre principal pôle touristique égyptien: la capitale. Et au Caire, la situation n'est pas différente. Sauf qu'ici, on perçoit davantage un autre aspect de la situation.

Les contrôles sont partout. La police touristique, déployée depuis l'attentat de Louxor en novembre 1997, est vigilante. Dès l'aéroport, sa présence se remarque. Souks, entrée d'églises, de mosquées ou de synagogues, musées, sites touristiques. Les officiels, armés, sont partout, multipliant les contrôles. De sacs, par exemple, à la recherche de tout objet suspect. Parfois, on se surprend à être étonné de la jeunesse de certains de ces gardiens. `Ils sont là pour rassurer les touristes´, répond une guide, en esquivant mine de rien la question...

Michel Tourniaire dirige le Semiramis Inter-Continental du Caire (dont la clientèle est constituée à 30 pc de touristes mais, surtout, à 70 pc d'hommes d'affaires). Il est aussi vice-président du groupe Six-Continents pour l'Egypte. Et, dans le luxueux restaurant surplombant le Nil où il reçoit habituellement ses invités de prestige, il ne cache pas non plus son inquiétude.

`L'Europe représente notre plus gros marché. Et la période de septembre à décembre, la plus fructueuse habituellement. Et bien cette année, nous avons perdu une grosse part de notre chiffre sur ces quatre mois. En septembre, nous avons chuté de 50 pc. En octobre aussi. Ce mois-là, nous avons par exemple enregistré 9 700 nuitées de moins qu'en octobre 2000. En novembre, nous étions encore 40 pc en-dessous de notre moyenne. Puis, à partir de décembre, la situation a commencé à se rétablir. On a assisté à un phénomène nouveau: des gens qui nous arrivaient des pays arabes pour s'amuser. En janvier, du coup, nous sommes remontés à moins 20 pc, puis à moins quinze en février.´

Mais, alors qu'on pouvait parler d'un regain d'activité du trafic régional conjugué au progressif retour des Européens, les tensions de l'actualité remettent à nouveau en danger ce fragile équilibre. `Les Américains non plus, ne venaient plus. Nous avons clairement senti le passage à vide lié à l'angoisse de prendre l'avion. Alors nous mettons en place des actions concrètes pour les attirer.´ Sur lesquelles le patron tient manifestement à rester discret.Au sein du groupe Six Continents, Michel Tourniaire est de ceux qu'on appelle à la rescousse lorsqu'il s'agit de rattraper une situation périlleuse. En 35 ans de service, il a collectionné une quinzaine de missions, dans des endroits aussi différents que les Philipines, l'Afghanistan, l'Indonésie, la Nouvelle-Orléans, le Japon. Alors développer l'enseigne, il connaît!

`L'Egypte est l'une des plus grosses divisions de notre zone. Là où les choses bougent, le groupe procède habituellement par acquisitions. Ici, par exemple, trois architectes sillonnent la région à la recherche d'opportunités.´ Six Continents possède actuellement sept hôtels en Egypte. Et sept autres devraient prochainement compléter le parc, dont trois avant la fin de cette année.

Difficultés ou pas, les investissements prévus restent donc à l'ordre du jour. Parce qu'ici aussi, on se prépare déjà à la reprise.

Lire aussi la page `Partir´ consacrée à l'Egypte dans le quotidien.

© La Libre Belgique 2002