Les causes du krach boursier

ARNAUD ZACHARIE,

Trop souvent, les attentats du 11 septembre 2001 sont présentés comme centraux dans les causes de la crise, alors qu'ils ont initialement débouché sur une reprise économique que l'on présentait encore au début de l'année 2002 comme durable et définitive... avant que les Bourses ne se remettent à plonger de manière dramatique. Il est pourtant primordial d'en mesurer la portée réelle et d'y apporter les réponses adéquates, sans quoi l'économie mondiale est condamnée à fluctuer au gré d'inlassables bulles spéculatives.

Pour comprendre la crise actuelle, qui se révèle la plus importante de l'après-guerre, il est nécessaire d'en préciser le contexte. Au début des années 1980, les gouvernements, emmenés par le tandem Reagan-Thatcher, ont déréglementé les opérations financières et ont opéré le décloisonnement des différents marchés financiers, ce qui a abouti à l'actuelle globalisation financière. Ce panorama a permis l'émergence des investisseurs institutionnels (fonds de pension, sociétés d'assurance, fonds d'investissement collectif, etc.) et la fusion des banques commerciales et des banques d'affaires (les banques investissant massivement dans les firmes qu'elles conseillent). Cette concentration financière a débouché dans les années 1990 sur un `surinvestissement financier´, c'est-à-dire sur une explosion simultanée des crédits et des cours boursiers. La crise de ces derniers mois provient du retournement brutal de cette `exubérance irrationnelle´.

Une première clé de compréhension de ce retournement est `l'effet moutonnier´ qui caractérise les opérateurs financiers. Livrés à eux-mêmes, ces derniers agissent comme des moutons de Panurge et investissent massivement dans les mêmes `eldorados´. Il en résulte une hausse continue et irrationnelle des cours boursiers, dont la valeur finit par largement dépasser les profits engendrés dans l'économie réelle. Nous assistons ainsi à un phénomène nouveau, où les `prophéties réalisatrices´ de la sphère financière prévalent sur les `fondamentaux´ économiques. Mais lorsque les cours atteignent leur sommet `psychologique´, les achats `moutonniers´ font place à des ventes massives d'actions. Arrive alors l'ère du `pessimisme irrationnel´, c'est-à-dire de l'effondrement boursier qui a débuté en mars 2000 aux Etats-Unis.

Un second élément est l'asymétrie de la croissance mondiale de ces dix dernières années. Elle s'est fondée sur l'impressionnant dynamisme de l'économie américaine dont la nature ne pouvait être durable. L'envolée des cours boursiers a apporté aux ménages américains un `effet de richesse´ qui les a poussés à s'endetter pour consommer massivement, ce qui a permis le développement des importations américaines et, par extension, des exportations européennes, asiatiques et latino-américaines. Mais les cours boursiers surévalués, la consommation à découvert et le déficit commercial américain (passé en quelques années de 100 à 450 milliards de dollars) ne peuvent éternellement croître. Le retournement boursier pèse sur la consommation des ménages, que seule la santé du bâtiment soutient encore, et l'édifice mondial chancelle.

Cette réalité, mêlée à l'interconnexion des marchés financiers et aux chaînes de produits dérivés qui lient les investisseurs entre eux, explique la préoccupante synchronisation de la crise: les trois locomotives de l'économie mondiale (Etats-Unis, Allemagne et Japon) sont simultanément touchées, ce qui rend d'autant plus difficilement trouvable l'épicentre d'une éventuelle reprise.

Enfin, un dernier élément concerne les conséquences de la globalisation financière sur la gestion des entreprises transnationales. L'actionnariat s'est de plus en plus concentré autour des fonds de pension anglo-saxons qui imposent aux firmes qu'ils contrôlent un rendement de 15pc. Cette réalité a poussé les directions d'entreprises à se focaliser sur un objectif prioritaire: la création permanente de valeur boursière. Cette tendance a été exacerbée par le nouveau mode de rémunération des cadres, les stock options, qui leur permet d'acheter à terme des actions de leur entreprise à un coût avantageux et fait de facto converger leurs intérêts boursiers avec ceux de leurs actionnaires.

Si cette évolution vers un capitalisme `actionnarial´ a déforcé le rapport de force syndical et a affaibli les salariés (fruit de la déconnexion entre l'évolution des salaires et des gains de productivité, la part des salaires dans le PIB européen est passée en vingt ans de 75,8pc à 69,7pc, alors que la part des profits a augmenté d'autant), elle a aussi débouché sur une véritable fuite en avant de la part des grandes firmes. Abandonnant parfois toute stratégie industrielle cohérente, elles se sont focalisées sur la création de valeur boursière à court terme par toute une série de techniques financières: fusions-acquisitions, licenciements boursiers, ventes d'actifs inutiles, transfert de dettes vers des filiales, rachat de leurs propres actions, manipulations comptables, etc. Après quelques années d'un tel régime, la pénurie d'investissement réel éclate au grand jour, les chiffres d'affaires diminuent et l'édifice boursier s'effondre en même temps que des entreprises considérées jusque-là comme des modèles (Enron, Worldcom, Vivendi-Universal, etc.). Le comble est que les émissions nettes d'actions en Europe et aux Etats-Unis sont négatives. Cela signifie que les firmes dépensent en moyenne plus en rachat d'actions et en versement de dividendes qu'elles ne reçoivent suite à l'émission d'actions!

Que la reprise finisse ou non par arriver, un tel constat appelle de profondes réformes, afin de maîtriser l'instabilité financière qui ébranle l'économie réelle. Cela passe par deux pistes majeures: d'une part, la redéfinition du concept d'entreprise, non plus comme un objet financier centré sur la création de valeur boursière, mais comme une communauté d'intérêts incluant les salariés et visant la création d'emplois et de `richesses réelles´. Une telle orientation est d'autant plus aisée en Europe que, contrairement aux Etats-Unis, nombre de firmes sont encore dirigées par un actionnariat familial et ne sont pas cotées en Bourse. D'autre part, la taxation et le contrôle des transactions financières internationales, dont la totale liberté crée de l'instabilité permanente.

Ces réformes impliquent de renoncer à l'aversion pour le contrôle et la réglementation financière en vigueur depuis plus de deux décennies. Malheureusement, malgré la gravité de la crise actuelle, sans doute fatale à la `dictature des 15pc´, de nombreux `fondamentalistes du marché´ ne semblent toujours pas prêts à opérer un tel tournant.

Porte-parole d'ATTAC-Belgique, chercheur au CADTM et coauteur de `Mise à nu des marchés financiers´ (Vista/Syllepse/Attac, 2002).

© La Libre Belgique 2002