La théorie des petits ruisseaux

Si l'atmosphère boursière a donné l'impression de se réchauffer ces jours-ci, de lourdes hypothèques se profilent à nouveau qui perturbent le peu de visibilité sur l'avenir des marchés. A commencer par l'entrée en récession des deux poids lourds allemand et néerlandais, qui ne présage rien de bon pour les autres acteurs économiques de la zone euro.

PAR PATRICK VAN CAMPENHOUT

ANALYSE

Si l'atmosphère boursière a donné l'impression de se réchauffer ces jours-ci, de lourdes hypothèques se profilent à nouveau qui perturbent le peu de visibilité sur l'avenir des marchés. A commencer par l'entrée en récession des deux poids lourds allemand et néerlandais, qui ne présage rien de bon pour les autres acteurs économiques de la zone euro. Certes, les indicateurs boursiers ont gagné en moyenne 2 pc chez nos voisins, notre indice BEL 20 améliorant une nouvelle fois sa position relative grâce aux performances de Delhaize, UCB et Solvay. Aux Etats-Unis, les principaux indicateurs de tendance ont affiché une performance identique, dopée, de notre point de vue, par la forte reprise du dollar face à l'euro. Mais dans les deux cas, on constate la persistance de la défiance des opérateurs qui se marque par de rapides prises de bénéfices, et sur un autre front, par une pression constante sur les taux d'intérêt. On achète donc toujours du papier à long terme, en dépit de rendements historiquement bas. En Belgique, l'OLO (obligation d'Etat) à 10 ans a ainsi vu son rendement passer allégrement sous la barre des 4 pc. Une part importante des opérateurs financiers préfère donc clairement jouer la carte de la sécurité, quitte, en cas d'embellie conjoncturelle et de remontée des taux, à prendre une perte sur le capital bloqué sur le compartiment obligataire.

UN TRIMESTRE POUR RIEN?

On ne saurait toutefois, dans ce contexte, oublier de noter que les places boursières européennes ont pratiquement résorbé leurs pertes du premier trimestre. Le BEL 20 est encore en retrait de 3,5 pc, mais il ne reflète pas la réalité des portefeuilles qui ont déjà encaissé une belle manne sous forme de coupons. On revient apparemment chez nous à cette pratique qui semblait désuète il y a une ou deux années de cela. Ainsi aura-t-on noté le retrait inexplicable autrement des actions Interbrew, devenues moins attirantes depuis le paiement des dividendes relatifs à l'exercice précédent. Par contre, nos deux valeurs parmaceutico-chimiques UCB et Solvay, ont apparemment bénéficié de l'effet de la chasse aux coupons. Les petits ruisseaux de «l'ancienne économie» font donc toujours les grandes rivières...

DELHAIZE SOUS CONTRÔLE

Nous évoquions la semaine dernière dans ces colonnes le gros acheteur caché qui a soutenu des semaines durant les cours du titre Delhaize. Ce dernier a apparemment changé de tactique, préférant manifestement calmer le jeu de la spéculation. Le titre Delhaize qui a (enfin) pris la meilleure place au classement des performances boursières du marché belge, a en effet progressé de 50,7 pc cette année. L'action qui a subi quelques premières prises de bénéfices a encore gagné un bon 9 pc sur la semaine écoulée. Comment calme-t-on le jeu spéculatif en Bourse? L'acheteur caché qui dispose maintenant d'une confortable position de marché, s'est transformé pour l'occasion en vendeur caché, limitant les écarts de cours sur la séance, afin de décourager les traders forcés de jouer sur un bénéfice trop marginal.

OMEGA JOUE SUR LES MOTS

Un des gagnants boursiers de la semaine n'est autre que le groupe Omega qui a rebondi sur la publication de ses résultats au premier trimestre. Les bénéfices sont au rendez-vous, et les investisseurs belges aiment cela (à nouveau). Mais le groupe de distribution pharmaceutique n'aime toujours pas parler du vrai bénéfice net, celui qui est mentionné à la dernière ligne des comptes de résultats. Dans son communiqué, Omega Pharma évoque un «bénéfice net courant» de 0,46 euro par action. Soit, en extrapolant grossièrement, un bénéfice de 1,84 euro par titre sur l'année. Tablant sur une croissance (à vérifier...), le groupe espère afficher un bénéfice net courant de 2,80 euros. Plus raisonnablement, on devrait se baser sur le vrai bénéfice net qui est de 0,15 euro par action, et extrapoler un bénéfice net de 0,60 euro. Au cours actuel, le titre Omega se traiterait dès lors à... 43 fois les bénéfices estimés. Pour quelle raison appliquer un tel traitement de faveur à une entreprise qui a revu plusieurs fois l'an passé ses résultats à la baisse?

IMMOBEL, PETITE-FILLE DE SUEZ

Bien cotée aussi cette semaine, l'action Immobel a bénéficié de l'effet d'annonce d'un scénario à la GIB. Les dirigeants de l'entreprise immobilière qui a apparemment renoncé à trouver un partenaire, ont en effet décidé de réduire son capital et d'attribuer 9,86 euros par actions. Un montant non précompté puisqu'il s'agit pour l'actionnaire de récupérer une partie de ses billes. Et qui éclaire aussi sur la stratégie future de l'entreprise. On se souviendra au passage que cette stratégie tient compte de la volonté d'actionnaires de référence qui comptent en leurs rangs Tractebel (30,66 pc du capital), elle-même filiale de Suez. Pour ce seul actionnaire, la remontée financière se chiffrera à 12,5 millions d'euros. Suez aussi bénéficie de la théorie des petits ruisseaux!

QUICK SE REMPLUME

Les flux de capitaux sont suivis de près en Bourse. A preuve, l'annonce d'une augmentation de capital en Quick, qui aurait fait plonger le cours il y a quelques mois encore, a été plutôt favorablement accueillie cette semaine. Pourtant, l'apport en capital qui serait effectué par les holdings faîtiers de la chaîne de restauration rapide sera plus formel que réel. Les créances de l'ex-GIB Group apportées par les actionnaires de référence que sont CNP et Ackermans, permettront de réduire l'endettement du groupe et de soigner l'image de son bilan. Mais si les petits porteurs sont appelés à cracher au bassinet, qu'y trouveront-ils comme avantage? Ils feraient tout aussi bien de jouer la carte Quick en différé, par le biais d'un investissement dans les deux groupes actionnaires cotés.

Question de se trouver là où aboutissent... les petits ruisseaux.

© La Libre Belgique 2003