Polémique sur les salaires

Les dernières révélations sur les énormes rémunérations perçues par certains patrons tant, aux Etats-Unis qu'en Europe, suscitent un tollé. Il y a encore des excès, mais pas en Belgique Infographie: rémunérations des comités exécutifs Edito de La Libre Entreprise:Le client doit être gagnant

PAR ARIANE van CALOEN
Polémique sur les salaires
©Johanna de Tessieres

ANALYSE

Cent quarante millions de dollars! C'est le montant qu'a perçu Dick Grasso, le patron du New York Stock Exchange (NYSE) en diverses primes, comptes-retraite et comptes d'épargne cumulés au cours de ses 36 années de service au NYSE. La révélation en août dernier de ce montant astronomique a suscité un tollé à Wall Street. Au point que Dick Grasso a annoncé mardi dernier qu'il renonçait à toucher... 48 millions de dollars de primes supplémentaires qui auraient dû lui être versées au cours des quatre prochaines années, son mandat prenant fin en 2007.

Cette affaire relance la polémique sur le niveau de certains salaires. Car visiblement, les multiples remises en cause nourries par les scandales financiers de ces dernières années n'ont pas un mis un frein aux excès. L'une des plus virulentes critiques a été celle de Ralph Nader, l'un des plus célèbres défenseurs des consommateurs américains et ancien candidat à la présidence des Etats-Unis. «Comment M. Grasso peut-il croire qu'il vaut 100 fois plus que le président de la Commission des opérations de bourse qui touche 142500 dollars par an ou 35 fois plus que le Président des Etats-Unis qui touche 400000 dollars par an?», s'est-il indigné.

En Europe aussi il y eut récemment plusieurs cas contreversés. Lors de l'assemblée extraordinaire des actionnaires d'Ahold, le nouveau patron, le Suédois Anders Moberg appelé à la rescousse pour sauver le distributeur néerlandais du marasme, a dû faire face à un vent de contestation.

Durant plus d'une heure trente, les actionnaires, dont des représentants de fonds de pension, ont critiqué son salaire et ses indemnités de départ jugés «exorbitants». Son salaire s'élève à 1,5 million d'euros par an assorti d'un bonus qui pourra atteindre jusqu'à deux fois et demi ce montant, plus un million de stock-options et 250.000 actions. En cas de départ, il bénéficiera de deux fois son salaire fixe à quoi s'ajoutera deux fois le bonus moyen encaissé sur les années précédentes. Des montants jugés d'autant plus indécents qu'Ahold vient d'annoncer la suppression de 440 emplois au sein de la chaîne de supermarchés Albert Heijn aux Pays-Bas, afin «d'économiser sur les coûts». La nomination de M. Moberg fut finalement approuvée à plus de 90 pc. Lui aussi avait mis la pression: il avait menacé de quitter l'entreprise immédiatement si sa rémunération était remise en question.

La hausse (+ 40 pc en trois ans) de la rémunération du top management d'ING, dont le Belge Michel Tilmant fait partie, a aussi suscité des remous en particulier du côté des syndicats. Le patron du groupe financier néerlandais, Ewald Kist, l'a justifiée par le fait qu'une étude avait montré que les rémunérations des dirigeants d'ING étaient nettement moins élevées que celles de groupes de taille comparable. «Nous devons être plus attractifs», avait expliqué Ewald Kist dont le salaire de base est actuellement de 708000 euros.

En Belgique, le débat est beaucoup plus feutré. Et pour cause. Notre pays est moins touché par le phénomène de l'inflation des salaires encouragé par le système des patrons stars ou de globalisation de l'économie. Selon des chiffres de Hay cités par «De Standaard», l'administrateur délégué d'une grande société en Belgique gagne en moyenne 655000 € (hors stock options) soit neuf fois plus que l'employé moyen. «Même si on fait une comparaison

européenne, les montants de rémunérations en Belgique n'ont rien d'excessifs. Même les plus élevés restent raisonnables», estime Jean-Nicolas Caprasse, associé chez Deminor et spécialiste de corporate governance. Comme le montre le tableau (qui ne prend pas en compte les stock options), le comité de direction de Fortis fait partie du peloton de tête avec une rémunération totale de 10 millions d'euros à répartir entre huit dirigeants.

Dans la plupart des grandes sociétés belges cotées, il y a un comité de rémunération. «Il y a plus de professionnalisme dans la fixation du package salarial», estime Walter Janssens, directeur de l'équipe «executive remuneration» du consultant Hay.

Même si elles ne tombent pas dans les excès à l'américaine, les entreprises belges restent toutefois assez frileuses en matière de transparence. Seules deux sociétés du Bel20 (Dexia et Fortis) publient les rémunérations brutes de leur CEO (Chief Executive Officer). Le groupe belgo-néerlandais Fortis le fait notamment en raison de la législation aux Pays-Bas, mais aussi parce qu'il se dit «féru de transparence», explique une porte-parole. Pierre Richard, le CEO de Dexia, estime, quant à lui, que c'est dans le sens de l'histoire». «Dans un monde qui demande de plus en plus de transparence, c'est bien de publier les rémunérations afin d'éviter les suspicions, mais il ne faudrait pas que cela devienne du voyeurisme», souligne-t-il.

En revanche, une entreprise comme Interbrew se montre peu encline à aller plus loin que ce qu'impose la loi belge. Trop de transparence augmente les risques de voir un patron se faire débaucher par la concurrence, argumente un haut dirigeant du groupe brassicole. En Asie, ajoute-t-il, le salaire fait presque figure de «secret d'Etat».

D'après Jean-Nicolas Caprasse, ce que veulent surtout savoir les actionnaires, c'est la rémunération du CEO. Cela leur permet de vérifier que ce qu'il gagne en plus que les autres dirigeants reste dans «une proportion raisonnable». Car s'il est traité comme une «diva», se pose la question des convoitises que peut susciter son poste. Il ne se dit «pas spécialement» demandeur d'une information individuelle. Pour lui, il est surtout important de faire la distinction entre les rémunérations des membres exécutifs et des non exécutifs au sein du conseil d'administration.

Walter Janssens pense, quant à lui, que le monde belge des entreprises ne doit pas avoir une «réaction défensive» ; il ne pourra aller «contre la tendance générale». Mais, il ne faut pas pour autant tomber dans le travers du «hit parade» un peu démagogique. Ce qui est essentiel, à ses yeux, c'est de bien expliquer aux actionnaires ce qui justifie cette politique de rémunération.

Il reste que la volonté de transparence n'a pas encore répondu à la question fondamentale de savoir jusqu'où peut aller la rémunération d'un patron...

© La Libre Belgique 2003


Exemple néerlandais Aux Pays-Bas, où il est de très mauvais ton de parler d'argent, les scandales financiers n'obtiennent un écho que lorsqu'ils touchent la moralité. La fortune des grands n'a jamais empêché le citoyen de dormir, jusqu'à ce qu'Ahold, propriétaire des supermarchés Albert Heijn, ne reconnaisse des falsifications de compte dans une de ses filiales et, dans la foulée, l'ampleur du salaire de ses dirigeants. Une situation dénoncée par la presse qui a révélé le résultat similaire d'enquêtes menées dans d'autres grandes entreprises nationales: le salaire moyen brut des patrons se situe à 1374705 €, dont 48,63 pc fixes et 40,81 pc variables. C'est dans cet esprit qu'a été créée la commission corporate governance, présidée par Morris Tabaksblat, ancien patron d'Unilever. Formé aux méthodes d'efficacité expéditive anglo-saxonnes, le nouveau héros néerlandais a dirigé la rédaction d'un code de conduite pour entreprises, et l'a ouvert aux critiques pendant un temps limité, qui s'est achevé cette semaine, conformément à la culture de concertation chère aux Polders. Adoptant le principe «comply or explain», le code Tabaksblat n'oblige pas, mais propose, à partir du 1er janvier 2004, le contrôle du comportement des patrons, actionnaires, commissaires et comptables externes de toutes les entreprises cotées. La loi impose seulement une mention, en fin de bilan annuel, de conformité au code Tobback ou, en lieu et place, des explications quant au refus de l'appliquer. Tout indique qu'elles ont intérêt à être bonnes. (C.T.) © La Libre Belgique 2003