Vent d'espoir au Mexique

Le Mexique est géographiquement en Amérique du Nord, son commerce extérieur et ses investissements étrangers sont inextricablement liés aux Etats-Unis mais le pays se sent attiré par l'Europe et le Japon

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© AFP

CHRONIQUE

Le tremblement de terre politique de l'an 2000, qui a mis fin a plus de 70 années d'un parti unique, sera-t-il finalement suivi d'une révolution politique, sociale, intellectuelle et économique dans ce pays de plus de 100 millions d'âmes, dont 25 millions vivent dans la plus grande métropole du monde, Mexico City?

Deux millions de kilomètres carrés, trois mille kilomètres de frontières avec les Etats-Unis, dix mille kilomètres de côtes, de nombreuses cultures vieilles de milliers d'années, le plus grand fabricant du monde d'argent-métal, producteur important de pétrole et de gaz naturel, siège d'universités reconnues dans toute l'Amérique, converti à l'extrême aux principes du libre-échange, une population de 22 ans d'âge moyen, un des rares pays d'Amérique Latine jouissant du grade d'investissement, des finances publiques gérées à l'extrême de l'orthodoxie. Que manque-t-il au Mexique pour devenir une puissance économique réelle? Que manque-t-il au Mexique pour sortir une fois pour toutes d'un cercle vicieux d'une corruption aussi bien intellectuelle que financière, d'un fatalisme exaspérant, d'un retour en arrière constant, d'une prétention que les problèmes du Mexique ont toujours une origine étrangère, et qu'ils ne peuvent être réglés que par un mélange local de compromis sans fin?

Les chiffres sont assez extraordinaires: en 2002, le revenu moyen par habitant du District Fédéral du Mexique, un énorme carré de 40 kilomètres de côté, environ la moitié de la métropole gigantesque - l'autre moitié appartient géographiquement à la province du Mexique, dont la capitale est Toluca - était de 24 dollars sur base de parité de pouvoir d'achat, chiffre fort similaire à la Belgique et la France, et supérieur à l'Espagne dont le Mexique a pris son indépendance en 1810. Sur la même base, la moyenne du Mexique était de 9,3 dollars. La province la plus pauvre des 31 (32 si on y comprend le District Fédéral), le Chiapas, arrive à 4,04 dollars. Sur base de dollars courants, le PNB du Mexique atteint actuellement 640 milliards de dollars et le place donc comme dixième puissance mondiale dans cette échelle.

D'autres chiffres sont surprenants: la dette publique extérieure ne représente qu'un peu plus de 10 pc du PNB, contre près de 60 pc au moment de la restructuration de la dette suite à la cessation de paiements en 1983. L'habileté des négociateurs mexicains, qui a ainsi permis une baisse du montant de la dette publique et privée, a coûté fort cher au Mexique depuis lors. La prime que paie le Mexique au-dessus de ce que paie le Trésor des Etats-Unis est encore de plus de 2 pc actuellement. Les crises de fin 1994 et de 1998 (liée aux problèmes de la Russie) ont provoqué une forte augmentation de cette prime, heureusement réduite aujourd'hui. La dette publique interne, quant à elle, représente un peu plus de 20 pc du PNB. Depuis une dizaine d'années, ce chiffre était plus proche des 10 pc, mais la reprise par le Gouvernement d'un ensemble de mauvaises créances du secteur bancaire suite à la crise de fin 1994 a fait bondir le chiffre au-dessus des 20 pc du PNB.

En 1982, le Gouvernement, victime d'une nouvelle crise au moment de la passation de pouvoirs au prochain Président, décide de nationaliser les banques (sauf Citibank) au prix d'environ 1 milliard de dollars. Dix ans plus tard, le système bancaire est reprivatisé, et l'Etat, plus préoccupé du prix de revente que de la qualité des acheteurs, encaisse 12 milliards de dollars. Bonne affaire semble-t-il. Le seul problème est qu'en l'espace de 3 ans, la qualité du portefeuille-crédits des banques s'est terriblement détériorée, et nombreux sont les crédits qui n'ont en fait servi qu'à racheter du Gouvernement ses participations dans le système bancaire en 1991 et 1992. Un nouveau cercle vicieux dont Mexico ne pourra s'extirper que par la générosité du Président Clinton, qui négociera une ligne de crédit de 50 milliards de dollars (repayée entretemps).

En décembre de 1994 survient une nouvelle crise liée à la succession présidentielle, le peso se dévalue de 50 pc sur une courte période, et l'Etat rachète pour 70 milliards de dollars de créances douteuses, dont une bonne partie de banques qui cessent d'exister. Le sauvetage des banques (ou plutôt des banquiers) est maintenant à charge du peuple mexicain, via le paiement des impôts. L'aide des Etats-Unis a eu pour origine le fait qu'une partie importante des titres à court terme du Gouvernement mexicain était détenue par des fonds d'investissement américains, qui avaient pendant une longue période joui de primes importantes sur leurs investissements mexicains en pesos et en dollars, et qui ont pu convaincre le Président et le Trésor américain qu'il était de leur avantage d'aider une fois de plus le Mexique.

Aujourd'hui tout a changé: alors que la dette à court terme du Gouvernement envers les non résidents représentait 100 pc des réserves de change en 1994, les non-résidents possèdent moins de 3 milliards de dollars de dette publique mexicaine en pesos, contre plus de 50 milliards de dollars de réserves de change de la Banque Centrale.

Comment le changement a-t-il été possible si rapidement? La signature en 1993 du Traité de Libre Echange d'Amerique du Nord, et l'orthodoxie des finances publiques après la crise de 1994, a provoqué une croissance importante des investissements étrangers, aussi bien sous forme de rachats de compagnies mexicaines, que par le transfert au Mexique d'usines préalablement installées aux Etats-Unis. Brusquement, à partir de 1994, l'investissement étranger, qui avait atteint en moyenne 2 milliards de dollars sur la période 1973-1993, passe à plus de 10 milliards de dollars en 1994, et à une moyenne de 14 milliards de dollars sur la période 1994-2003. Ces chiffres comprennent l'internationalisation du système financier mexicain, dont 93 pc des actifs sont maintenant détenus par des banques étrangères.

Le premier pas vers la dollarisation effective est ainsi atteint. Si un jour la solution à long terme du Mexique passe par une association monétaire avec les Etats-Unis, au moins le Trésor américain ne devra plus se soucier de la capacité des actionnaires mexicains de faire face à leurs engagements. Le Trésor américain traitera avec ses propres banques, comme Citibank, les géants espagnols BBVA et Santander, le canadien Scotiabank, et l'anglais HSBC, entre autres.

La dollarisation complète, avec abandon du peso comme monnaie locale, est un thème qui revient périodiquement, et qui probablement reviendra à l'actualité dans le cadre de plus amples accords futurs avec les Etats-Unis. Entretemps, le Mexique s'évertue de rapprocher une série de ses données macroéconomiques de celles de son voisin du Nord.

Une de celles-ci, le déficit budgétaire, est déjà en faveur du Mexique. Pour des raisons bien connues, les Etats-Unis retournent vers un déficit fiscal de l'ordre de 4 pc du PNB, alors que le Mexique a gardé un déficit de moins de 0.5 pc de son PNB durant les dernières 10 années. Le Mexique prépare une réforme fiscale qui lui permettra de garder cette singulière orthodoxie, tout en permettant de baisser le taux d'imposition et d'augmenter le total des impôts, grâce à un contrôle plus strict de l'évasion fiscale et l'élimination de privilèges fiscaux.

Au même moment, le Mexique est confronté avec certaines conséquences de la globalisation. La dernière conférence de l'Organisation Mondiale du Commerce, qui s'est déroulée au Mexique récemment, a finalement levé le voile sur une série de mythes. Le Mexique a finalement compris que la globalisation n'est pas seulement une croissance du commerce extérieur, mais c'est aussi la réalisation que ses efforts de transparence, de disparition de subsides, d'orthodoxie, ne sont pas toujours rémunérés par des mesures identiques prises par les pays les plus riches. Les nations les plus riches du monde ont besoin que de multiples autres nations, dont le Mexique, deviennent plus riches et soient leurs clients et fournisseurs internationaux. Du Japon à l'Europe, en passant par les Etats-Unis, l'hypocrisie des subsides agricoles, tout en adoptant une attitude de vouloir aider les autres pays, et leur imposer des règles de transparence que les pays les plus riches ne respectent pas, a finalement fait comprendre au Mexique que son avenir ne dépend que de lui, et pas des autres pays. Finalement, trois années après le grand changement politique du Mexique, les coalitions se forment, un peu à la belge, et les grandes réformes - énergétique, laborale, fiscale -, ankylosées par d'interminables discussions politiques, ont maintenant une grande chance de voir le jour et de permettre finalement au Mexique de commencer à rétrécir la différence de revenus et de productivité avec son voisin du Nord.

(*) Titulaire du cours «Institutions, Mécanismes et Marchés Financiers» de la Faculté de Sciences Sociales, Politiques et Economiques de l'Université Libre de Bruxelles, ainsi que du cours de «Marchés Financiers» et «Actualité Financière» de l'Université mexicaine «Escuela Bancaria y Comercial» de Mexico City.

© La Libre Belgique 2003