Jack, le maître du temps

Jack Heuer, 71 ans, est un des derniers héritiers de la tradition horlogère suisse du 19e siècle. Aujourd'hui président d'honneur de TAG Heuer, la quatrième marque mondiale dans le domaine des montres de luxe, il est l'arrière petit-fils d'Edouard Heuer, qui fonda la société du même nom en 1860

Jack, le maître du temps
©Johanna de Tessieres
PAR MATHIEU VAN OVERSTRAETEN

Jack Heuer, 71 ans, est un des derniers héritiers de la tradition horlogère suisse du 19e siècle. Aujourd'hui président d'honneur de TAG Heuer, la quatrième marque mondiale dans le domaine des montres de luxe, il est l'arrière petit-fils d'Edouard Heuer, qui fonda la société du même nom en 1860. «J'ai connu l'époque où toutes les entreprises horlogères suisses étaient encore familiales, mais aujourd'hui plus une seule ne l'est» , expliquait-il lors d'un récent passage à Bruxelles. «Je crois même que TAG Heuer est la seule marque avec Audemars Piguet où un membre de la famille fondatrice joue encore un rôle important» .

La marque TAG Heuer elle-même fait désormais partie du groupe LVMH, qui l'a racheté en 1999. C'est d'ailleurs le géant du luxe français qui, deux ans plus tard, demande à Jack Heuer de revenir à ses racines et d'endosser le rôle de président d'honneur du fabricant de montres fondé par son arrière-grand-père. Le titre est beau, même si dans les faits, il s'agit essentiellement d'assurer une mission de relations publiques en jouant le rôle d'ambassadeur de la marque dans différentes manifestations à travers le monde.

Mais Jack Heuer n'est pas dupe. Il a beau ne plus très bien entendre d'une oreille, il est tout de même resté bon pied bon oeil. Outre ce rôle de représentation, il a tenu aussi à jouer un rôle important dans la remise au goût du jour des modèles «classiques» de la marque, tels que l'Autavia et la Carrera, qu'il avait lui-même créé en 1963 et en 1964, ou la Monaco, une montre rendue célèbre par l'acteur Steve McQueen à la fin des années 60.

«En apparence, ces nouvelles montres sont des copies conformes des modèles du passé mais en réalité, il s'agit de montres adaptées à la technologie d'aujourd'hui» , raconte Jack Heuer. «L'horlogerie est en réalité assez intemporelle: même si la technologie est en constante évolution, les modèles changent assez peu. C'est essentiellement un travail de finesse, qui se joue sur des petits détails» .

Ces «classiques légendaires», qui ont notamment beaucoup de succès en Belgique, permettent à Jack Heuer de renouer en douceur avec le monde de l'horlogerie, qu'il avait quitté pendant vingt ans. Entré dans la firme comme jeune ingénieur fraîchement diplômé en 1958, Jack Heuer avait commencé sa carrière en fondant la filiale américaine en 1959 puis était revenu en Europe pour prendre la tête de la société en 1962. Deux ans plus tard, il la fait doubler de taille en rachetant son grand concurrent Leonidas. En 1982 par contre, Jack Heuer préfère s'éclipser lorsque la société Heuer-Leonidas est rachetée par le groupe Piaget qui, lui-même, la cédera à la société lausannoise TAG (Techniques d'avant-garde) en 1985.

Pendant ce temps-là, après un bref passage dans la consultance, Jack Heuer dirige avec succès le développement européen de la société électronique IDT, basée à Hong Kong. Quand il rejoint celle-ci en 1983, elle emploie 200 personnes. Aujourd'hui, elle en emploie environ 9000.

Les deux passions de Jack Heuer sont la technologie et le sport, les deux étant pour lui intimement liés. «Je viens de la Silicon Valley de la montre et l'innovation technologique est dans mon ADN» , sourit-il. «En 1916, mon grand-père fut le premier à mettre au point un chronographe capable de chronométrer des temps au centième de seconde. En 1965, j'ai participé au passage au millième de seconde et aujourd'hui, nous sommes même capables d'atteindre une précision au dix millième de seconde, notamment dans les compétitions de ski, même si les fédérations n'homologuent pas ce genre de temps» . Et pour cause: dans le cas d'une voiture de Formule 1 roulant à 240 km/h par exemple, un 10.000e de seconde correspond à un écart de 7,5 millimètres!

Tous les amateurs de ski et de F 1 connaissent le nom de TAG Heuer. Depuis respectivement 1989 et 1992, la société suisse est en effet le «timekeeper» de ces deux disciplines. Autrement dit, elle en est le chronométreur officiel. Et comme le dit Jack Heuer, sur un ton un rien prétentieux, «ces sports ne sont devenus intéressants pour le grand public qu'à partir du moment où les temps ont été visibles à la télévision» .

L'implication de la société dans la F 1 remonte à l'époque où Jack Heuer en était le patron. En 1969, Heuer fut une des premières marques non automobiles à sponsoriser ce sport tandis qu'entre 1971 et 1979, l'horloger suisse fut un partenaire privilégié de la Scuderia Ferrari.

Aujourd'hui pourtant, Jack Heuer suit tout ça d'un oeil plus lointain. Certes, il regarde encore les grands prix à la télévision mais il ne se rend plus que rarement sur place. Désormais, il se passionne plutôt pour la technologie, et notamment pour la montre que sa société est en train de mettre au point pour le golfeur Tiger Woods ou pour les premières montres en «métal liquide», une matière 2,5 fois plus dure que le titane et 7 fois plus dure que l'acier.

Mais alors, si les montres deviennent incassables, qui en achètera encore? «Les gens ont plus d'une montre aujourd'hui» , répond Jack Heuer, l'air malicieux. «En moyenne, les Italiens en ont sept et les Belges trois» .

© La Libre Belgique 2003


ÉTATS D'ÂME Très attaché à sa ville natale de Berne, Jack Heuer fut un grand sportif dans sa jeunesse. On dit même que c'est parce qu'il voulait connaître avec exactitude les temps qu'il mettait pour dévaler les pistes qu'il poussa à la mise au point de chronographes de plus en plus précis. Passionné aussi de sport automobile, il participa à la course Carrera Panamericana en 1963, ce qui a débouché sur la création du modèle Carrera, une des figures de proue de la marque TAG Heuer. Aujourd'hui encore, il s'adonne régulièrement à des activités sportives, essentiellement du ski, du golf et de la voile. Et surtout, il fréquente des grands sportifs tels que David Coulthard, Marion Jones ou Tiger Woods, pour lesquels TAG Heuer a mis au point des modèles uniques adaptés à leurs besoins. Jack Heuer a une fille, deux fils et deux petits-enfants, mais aucun de ceux-ci ne travaille pour TAG Heuer. Par contre, il se murmure que les enfants de Bernard Arnault, le grand patron de LVMH, marqueraient un certain intérêt pour la célèbre marque de montres suisses... © La Libre Belgique 2003

Sur le même sujet