Le grand communicateur

De tous les grands patrons allemands, Heinrich von Pierer est assurément celui qui a le meilleur rapport avec la presse. Pour lui, les journalistes ne sont pas des gêneurs qu'il faut tenir à distance. Au contraire, le président du groupe Siemens, réalisant 84 milliards d'euros avec 426.000 employés dans une centaine de pays du monde, raffole des conférences de presse.

Le grand communicateur
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PAR MARCEL LINDEN

PORTRAIT

CORRESPONDANT EN ALLEMAGNE

De tous les grands patrons allemands, Heinrich von Pierer est assurément celui qui a le meilleur rapport avec la presse. Pour lui, les journalistes ne sont pas des gêneurs qu'il faut tenir à distance. Au contraire, le président du groupe Siemens, réalisant 84 milliards d'euros avec 426.000 employés dans une centaine de pays du monde, raffole des conférences de presse. Avant de présenter les résultats du groupe, il aime brandir devant l'auditoire les derniers modèles de GSM. La dernière fois, il a même présenté la maquette miniature d'une centrale à turbines à gaz.

Ces gadgets permettent à cet homme très sérieux, fier représentant de 150 ans de tradition Siemens, de détendre l'atmosphère et de faire, en passant, de la publicité pour son groupe. Son humour lui enlève toute lourdeur germanique.

En principe, le président devrait déjà penser à sa prochaine retraite. Agé de 62 ans, son mandat expire en fait en septembre 2004. Mais beaucoup d'observateurs pensent qu'il prolongera encore pendant un an ou deux, peut-être jusqu'à 65 ans. Lui-même semble s'y préparer. «Il faudra que je demande à ma femme», dit-il.

La vérité est que Siemens a actuellement fort besoin de lui. En général, le groupe industriel largement diversifié tient bien la route. Sauf que l'importante division Information et Communication, souffrant du tassement dans l'informatique et la téléphonie mobile, n'arrive pas à sortir du rouge. Comment imaginer qu'elle puisse générer un rendement de 15 pc sur le capital employé en 2004, ainsi que l'exige la direction des 13 divisions?

Pour montrer qu'il prend très au sérieux ses exigences, Heinrich von Pierer a décidé de monter lui-même au créneau. Depuis octobre, quand a commencé le nouvel exercice 2003-2004, il assure la direction de la division Information et Communication, à côté de la présidence du groupe.

Les marchés boursiers ont salué ce geste d'autorité.

Siemens revient de loin. En 1992, quand von Pierer avait succédé à Karlheinz Kaske, brave ingénieur sans grande élocution, le groupe faisait figure de «géant endormi». A cause de sa très forte trésorerie, on ironisait sur la «banque Siemens accouplée à un atelier électrique». Le jeune successeur était timide et avait d'abord du mal à s'émanciper des traditions du groupe. Né en 1941 à Erlangen, un des centres de production de Siemens, le Franconien était, après des études de droit et de sciences économiques, entré chez Siemens en 1969. Gravissant les échelons auprès de KWU, la filiale des centrales électriques, il en devint le chef avant d'être nommé vice-président du directoire du groupe au siège de Munich en 1991. L'auteur américain Tom Peters, qui avait visité le siège du Prinz- Carl-Palais au début des années 90, trouvait qu'il dégageait l'atmosphère «d'un pays communiste».

L'auteur de ces lignes fit la comparaison avec l'immeuble du ministère allemand des Finances. Siemens ressemblait alors à une énorme bureaucratie immobile.

Comme la plupart de ses pairs allemands, Heinrich von Pieter apprit à dialoguer à l'anglo-saxonne avec le monde boursier, il commença à soigner le rapport avec les analystes. Ceux-ci critiquaient le «conglomérat» Siemens produisant tout, de l'ampoule électrique Osram au train rapide ICE. Aujourd'hui, le président est fier d'avoir ignoré ceux qui lui conseillaient il y a trois ans de vendre la division Appareils médicaux et de tout concentrer sur la téléphonie et l'informatique. Aujourd'hui, les analystes concèdent qu'avec ses assises industrielles très larges, Siemens résiste mieux que d'autres à ces crises affectant tel ou tel secteur.

Heinrich von Pierer a aussi développé un grand talent politique. Inscrit au parti CSU bavarois, il siégea pendant 18 ans au conseil municipal d'Erlangen et rata de justesse la nomination pour le Bundestag en 1976. Son rapport avec le ministre-président de Bavière Edmund Stoiber est excellent. Mais, en même temps, il est en très bons termes avec le chancelier Gerhard Schröder. En président du comité Asie-Pacifique de l'industrie allemande, il accompagne régulièrement le chancelier dans ses déplacements en Chine. Les deux ont ensemble assuré le succès du Transrapid, le train à sustentation magnétique, à Shanghai. Les traditions sociales de Siemens font aussi qu'il est très apprécié des représentants des conseils d'entreprise. Mais cela ne l'a pas empêché de réduire les effectifs dans des unités de Munich. Mais il n'y a pas eu de licenciements massifs: pour les salariés aussi, Siemens veut être une valeur sûre.

© La Libre Belgique 2003


LE PROFIT N'EST PAS TOUT Heinrich von Pierer est un brin démodé. Ou est-il plus lucide que d'autres? En tout cas, il a résisté à ceux propageant le culte du «shareholder value», le culte de l'actionnaire à l'américaine. Certes, il a tout fait pour ouvrir Siemens. «Depuis que nous sommes cotés à Wall Street, nous sommes plus transparents que General Electric», relève le président allemand pour qui General Electric a toujours été le grand exemple. A l'époque de l'euphorie de la Nouvelle Economie, il campait sur ses positions, disant qu'il ne fallait pas «sacrifier à l'esprit moderne des valeurs comme le sens du devoir, l'honnêteté, le sens de la qualité et le secours social». Il est co-auteur d'un ouvrage intitulé «Entre profit et morale», dans lequel il dit que «morale et profit ne s'excluent pas. Au contraire, l'action morale est toujours payante à long terme». Sur le chapitre de la mondialisation, il tient à préciser: Siemens a des fabriques sur tous les continents. «En Inde, Siemens est une entreprise indienne, au Brésil, elle est brésilienne. Nous ne sommes pas perçus comme des étrangers, mais comme des conationaux.» Selon lui, cette attitude pour ainsi dire «localiste» explique pourquoi les adversaires de la mondialisation attaquent rarement le géant allemand. © La Libre Belgique 2003

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