De la gratuité des musées

L'époque où les musées se reposaient sur les deniers publics pour fonctionner s'éloigne petit à petit. De plus en plus d'institutions sont amenées à générer des rentrées propres pour équilibrer leur budget et faire face à la «concurrence».

PAR ALAIN DECROP et PIETRO ZIDDA (*)

CHRONIQUE

Faut-il faire payer l'accès aux musées? Cette question, de tout temps très débattue, reste toujours sans réelle réponse...

Le débat entre défenseurs et détracteurs de la gratuité des musées n'est pas récent. En instaurant la gratuité des musées, la Révolution a permis au peuple français de se réapproprier son patrimoine. Appliqué pendant plus d'un siècle, le principe de gratuité a ensuite progressivement disparu. Au Royaume-Uni, la gratuité a tenu bien plus longtemps et est toujours de mise aujourd'hui dans certains cas, moins nombreux depuis les années 80.

Que ce soit en Europe ou ailleurs, on assiste cependant depuis quelques années à un retour vers une gratuité totale ou à un glissement vers une gratuité partielle. La gratuité des musées apparaît donc comme une question d'actualité... permanente. Le débat que suscite cette question repose en grande partie sur le dilemme suivant: d'une part, il est fondamental que tous les citoyens aient accès à leur patrimoine mais, d'autre part, il est nécessaire que les gestionnaires des musées obtiennent des ressources en suffisance, ressources que les Etats leur accordent de plus en plus parcimonieusement.

L'argument le plus souvent avancé pour défendre la gratuité est un argument politique de démocratie culturelle: chacun doit avoir accès à sa culture, à son passé, à son patrimoine. C'est ainsi que depuis décembre 2001, l'ensemble des musées et galeries d'art nationaux de Grande-Bretagne (dont les très réputés Imperial War Museum, Victoria and Albert Museum, National Gallery) offrent la gratuité pour tous. Selon certains, les droits d'accès représentent une barrière à la fréquentation des musées.

Un argument plus pragmatique vient soutenir le principe de gratuité: les citoyens paient déjà des impôts qui permettent aux institutions muséales de fonctionner via les subventions publiques. Il est également possible de justifier la gratuité d'un point de vue économique parce qu'elle maximise le bien-être collectif. En outre, les marges dégagées sur les revenus des entrées sont souvent limitées par la concurrence des autres attractions, la nécessité de différencier les tarifs, les coûts de mise en place d'un système de tarification ou par le fait qu'un droit d'accès réduit les ressources tirées des autres services du musée (boutique, cafétéria, etc.).

A cela s'ajoute un argument psychologique: le visiteur qui ne doit rien payer éprouve souvent un sentiment d'aubaine qui est susceptible d'influencer positivement son évaluation après la visite. Enfin, la gratuité peut s'avérer un outil précieux de fidélisation des publics: puisque l'accès est libre, le visiteur n'hésitera pas à revenir dans l'institution pour redécouvrir ou approfondir certaines collections. Ainsi, la gratuité des musées relève encore, selon certains, d'une conception humaniste de la culture qui vise l'accès le plus large possible dans un esprit de découverte et d'initiation. Ne dit-on pas communément « Qui a bu, boira » ?

Parmi les arguments contre la gratuité et pour l'instauration d'une tarification adaptée, on trouve tout d'abord le point de vue utilitariste: à partir du moment où l'on considère que le musée procure de la valeur au visiteur (valeur fonctionnelle, sociale, émotionnelle, etc.), il est logique d'y affecter un prix correspondant aux coûts de la recherche, de la conservation et de mise à disposition du public des collections. Un argument plus psychologique soutient ce principe utilitariste. Le prix sert en effet souvent d'indicateur de qualité: ce qui est gratuit est perçu par le consommateur comme de moindre valeur.

Le visiteur peut en effet percevoir l'absence de contrepartie monétaire comme une diminution des avantages qu'il est susceptible de retirer de sa visite: moins de service, plus de monde, des bâtiments moins bien entretenus, des collections qui ne s'enrichissent pas, etc. En outre, la gratuité n'est pas garante en tant que telle d'une démocratisation culturelle. En effet, de nombreux chercheurs estiment que le prix n'est pas le principal obstacle à la fréquentation culturelle mais que des variables telles que l'éducation et l'habitus sont bien plus déterminantes.

La gratuité n'est pas plus synonyme d'équité: elle représente un transfert financier des contribuables (visiteurs et non visiteurs) vers les seuls visiteurs des sites patrimoniaux qui représentent souvent un public plus nanti. Enfin, toute une série d'arguments opérationnels justifient la mise en place d'une tarification dans les musées: la responsabilisation des directions à une gestion saine de leur institution ainsi qu'une plus grande autonomie de gestion. Citons aussi la possibilité de jouer sur les prix pour rationner la demande en cas de trop forte affluence mettant en péril la conservation et la mise en valeur des collections.

Il semble qu'aujourd'hui, les musées ont compris qu'un droit d'accès pouvait être conciliable avec l'accessibilité pour tous grâce à des exonérations, des réductions et d'autres formes de discrimination par les prix. Par exemple, les collections permanentes des musées de la Ville de Paris sont libres d'accès depuis décembre 2001 alors que les expositions temporaires restent, elles, payantes.

Selon la Mairie de Paris, cette gratuité partielle a permis une augmentation significative de la fréquentation globale des musées et une diversification des publics. Elle a également eu un effet d'appel profitant aux expositions temporaires payantes (+ 36,5 pc en 2003).

A y regarder de plus près, on constate deux modes principaux de discrimination des visiteurs: la discrimination tarifaire et l'offre d'abonnements. En ce qui concerne les tarifs, on peut les différencier selon la nature des visiteurs et en fonction des conditions de visite.

Bon nombre de musées pratiquent ainsi une politique discriminatoire des prix sur base temporelle (gratuité le dimanche), sociale (gratuité aux jeunes/pensionnés ou aux résidents locaux), éducative (gratuité aux étudiants en histoire de l'art) ou événementielle (gratuité à l'occasion des Journées du patrimoine ou du Printemps des musées).

Même si les possibilités de tarification sont nombreuses, le choix d'une politique de prix adaptée reste difficile et hasardeux sans étude préalable des comportements et attentes des consommateurs. La difficulté s'avère d'autant plus grande que les réactions des visiteurs des musées à diverses incitations marketing sont encore peu ou mal connues et que les comportements de consommation de masse sont souvent inertes.

En outre, souvent enfermés dans leur mission de conservation, de nombreux responsables de musées ont une approche réductrice des publics, généralement perçus comme une source de nuisance plutôt que de profits potentiels. Le débat sur la gratuité des musées reste des plus ouverts...

© La Libre Belgique 2004





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(*) Chargés de cours en Sciences de gestion aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur.