Swissair: de bien étranges donations

Deux semaines à peine que Swiss a été rachetée par Lufthansa. «Une tentative de germanisation», s'indignaient alors certains Helvètes, désolés de perdre ce fleuron qui faisait leur fierté à travers le monde. Furieux même que ce symbole national, rebâti sur les cendres de Swissair, leur ait été ravi par ce voisin avec lequel ils entretiennent des relations d'amour- haine.

CHANTAL MONET

CORRESPONDANTE À GENÈVE

Deux semaines à peine que Swiss a été rachetée par Lufthansa. «Une tentative de germanisation», s'indignaient alors certains Helvètes, désolés de perdre ce fleuron qui faisait leur fierté à travers le monde. Furieux même que ce symbole national, rebâti sur les cendres de Swissair, leur ait été ravi par ce voisin avec lequel ils entretiennent des relations d'amour- haine.

«La honte», titraient alors certains journaux. Aujourd'hui, c'est d'une «autre honte» dont il s'agit, celle de Swissair, comme l'écrit un éditorialiste de l'influent quotidien genevois «Le Temps». Sont visés les agissements de la plupart des patrons et administrateurs de l'ex-compagnie aérienne, des faits révélés par le «Sonntagszeitung».

Sentant venir la déconfiture, ils se sont empressés de mettre au chaud leurs biens, voire même pour certains, leur fortune. Et cela, afin d'échapper à toute saisie le jour où -peut-être- un juge leur demandera des comptes.

C'est ainsi qu'en juillet 2002, trois mois avant la liquidation de Swissair, son patron Philippe Bruggisser fait don de sa maison à sa femme. Benedikt Hentsch, ancien membre du conseil d'administration, se retire lui de sa banque du même nom, dont il est personnellement solidairement responsable. Deux semaines après la liquidation, il transmet toutes les actions de sa banque à sa mère de... 80 ans qui préfère finalement les offrir à un de ses neveux.

Prudent, Mario Corti

Quant à Mario Corti, le dernier CEO de Swissair, il choisit de vendre sa maison de Zurich et de s'installer aux Etats-Unis. Au moment de sa nomination, il avait déjà vendu sa maison de Bex, dans le canton de Vaud, à Swissair pour 4,5 millions de francs suisses (soit 3 millions d'euros). Cette villa fait aujourd'hui partie des maigres actifs dont dispose le liquidateur pour rembourser les créanciers de Swissair qui réclament l'équivalent de 30 milliards d'euros. Un autre administrateur de Swissair, Andreas Leuenberger, a lui aussi offert généreusement à son épouse leur villa en 2002.

Des révélations qui coïncident avec l'annonce par le liquidateur de Swissair du dépôt d'une plainte au civil contre 12 anciens dirigeants. Karl Wüthrich réclame 280 millions de francs suisses (environ 185 millions d'euros) à l'ancien patron Philippe Bruggisser, à son directeur financier Georges Schorderet ainsi qu'aux administrateurs en fonction à la fin 2000. Cette somme se réfère au transfert par la maison mère de Swissair, en décembre 2000, d'actifs de la filiale Roscor, à son autre filiale SAirLines qu'il fallait sauver de la faillite.

Une justice démunie

Trois ans et demi après ce qui fut la plus grande débâcle économico-financière de l'histoire suisse, aucun dirigeant de l'ex-compagnie aérienne n'a encore été inquiété par la justice locale. L'instruction ouverte à Zurich traîne. Non pas faute de volonté des juges, mais faute de moyens en personnel pour traiter cette affaire absolument exceptionnelle.

Rappelons que parmi les plaintes déposées contre les patrons de Swissair figure une action introduite par les curateurs de Sabena qui les accusent d'avoir sciemment organisé le «pillage en règle de la compagnie belge par une politique de transfert de bénéfices totalement illégale». En attendant, mères, épouses et cousins veillent au grain...

© La Libre Belgique 2005