Le commerce gnangnan

La lecture de ces fins connaisseurs de l'âme humaine que furent les grands moralistes français du XVIIIe devrait rendre moralement suspecte toute personne ou toute pratique qui aime à proclamer publiquement sa vertu.

CORENTIN de SALLE

Quand les altermondialistes proclament leur vertu.

La lecture de ces fins connaisseurs de l'âme humaine que furent les grands moralistes français du XVIIIe devrait rendre moralement suspecte toute personne ou toute pratique qui aime à proclamer publiquement sa vertu.

Le commerce équitable est une entreprise morale qui, à la réflexion, n'est guère sympathique. Ce qui est assez déplaisant, c'est l'opprobre que cette appellation jette sur les produits qui ne sont pas «équitables». Derrière ce label, on sent distinctement transpirer la haine du marché. Du reste, les théoriciens du projet ne font guère mystère ni de l'inspiration marxiste de ce dernier ni du clivage dominant/dominé abondamment décliné dans cette rhétorique anti-capitaliste. «Made in dignity» : nous ne fouettons pas nos employés. A priori, on ne voit aucune objection de principe à ce que cette morale guimauve serve d'argument marketing. Le problème, c'est que, là derrière, se profile une volonté de salir. A prendre au sérieux les sirupeux messages de ce mouvement, on en viendrait à croire que les entreprises ainsi labellisées constituent un petit îlot de bonté dans un océan de méchanceté et de cruauté. Ainsi donc, les autres acteurs commerciaux ne seraient qu'une meute de fieffés gredins, d'atroces personnages balzaciens aux doigts crochus dont les obscènes appétits saccageraient la planète.

«Toute personne a droit à un salaire équitable». Cela sonne bien mais c'est faux. Quand on consacre un droit, il faut nécessairement qu'une obligation naisse quelque part pour garantir ce dernier. Cela revient à dire que les consommateurs sont tenus d'acheter tous les produits fabriqués de manière à rémunérer tous ceux qui les fabriquent, indépendamment de leur désirabilité voire de leur qualité. On nous objectera peut-être que ces obligations pèsent non pas sur les consommateurs mais sur les employeurs tenus, dès lors, de fournir un salaire décent à leurs employés.

Cela semble raisonnable mais, à l'examen, ne l'est pas. Pour la majorité des habitants de la planète, ces garanties salariales constituent un luxe encore inabordable. Elles ont émergé en Occident grâce à la prospérité généralisée induite par la dynamique capitaliste. Il est dérisoire - et nuisible - de vouloir les imposer au tiers-monde qui doit, avant tout, générer de la richesse pour survivre: l'alternative n'est pas entre un métier décent ou indécent mais entre un métier et pas de métier du tout. Selon l'Unicef, un boycott de tapis népalais fabriqué par de jeunes mineures a forcé 5000 d'entre elles à glisser dans la prostitution.

Le commerce équitable n'est pas une solution car il n'est guère en mesure de fonctionner à large échelle. Il ne peut se généraliser (et satisfaire, dès lors, à la fameuse exigence kantienne d'universalisation qui a valeur de test pour se voir décerner ou non un caractère moral) car il repose explicitement sur la volonté de déconnecter le petit producteur de la loi de l'offre et de la demande (un salaire lui est garanti quelle que soit la fluctuation des cours). C'est, en tant que tel, un produit de luxe qui ne peut exister que parce que les autres acteurs économiques respectent, eux, la loi de l'offre et de la demande. Le commerce équitable crée sa valeur ajoutée en s'adossant au commerce classique qu'il vilipende autant qu'il le parasite. Sans ce précieux repoussoir, c'en serait fini de lui.

Le monde souffre non d'un excès mais d'un manque de capitalisme. C'est l'absence de transparence du marché qui permet à certains intermédiaires d'exploiter l'ignorance de petits exploitants. C'est le protectionnisme européen et américain qui leur cause un tort considérable. La vraie révolution serait d'ouvrir nos frontières à leurs produits.

© La Libre Belgique 2005


CORENTIN de SALLE Docteur en Philosophie et licencié en Droit, maître-assistant à l'Ecole pratique des hautes études commerciales (Ephec) et assistant à l'ULB