Nigeria entre bandits et séparatistes

Prise d'otages de quatre travailleurs expatriés de Shell, attaque d'installations de la compagnie hollando-britannique (14 militaires nigérians tués ou disparus), sabotage d'oléoducs: la région pétrolière du delta (sud du Nigeria - 6e producteur mondial) est à nouveau en ébullition.

Marie-France Cros

Prise d'otages de quatre travailleurs expatriés de Shell, attaque d'installations de la compagnie hollando-britannique (14 militaires nigérians tués ou disparus), sabotage d'oléoducs: la région pétrolière du delta (sud du Nigeria - 6e producteur mondial) est à nouveau en ébullition.

Niveau de vie en baisse

Voilà plus de dix ans que l'écrivain Ken Saro Wiwa, pendu en 1995 par le régime militaire, avait organisé les revendications de son peuple, les Ogonis - une des nations du delta du Niger -, vis-à-vis des compagnies pétrolières et de l'Etat. Les plantureux bénéfices de cette industrie (300 milliards de dollars depuis 1975) n'ont en effet pas amélioré la vie des Nigérians, dont le revenu par habitant a... diminué de 25pc en 30 ans.

Ce scandale est encore plus criant dans le delta pétrolier, région plus pauvre que la moyenne nationale. Jusqu'en 1999, elle ne touchait que 3pc des revenus pétroliers, passés ensuite à 13pc; en revanche, les activités traditionnelles de pêche et d'agriculture sont considérablement entravées par la pollution extraordinaire due au pétrole, qui fournit peu d'emplois à la population locale et un immense espace à la corruption.

Les revendications des populations locales pour de plus fortes retombées de l'exploitation pétrolière se sont radicalisées à la faveur de la démocratisation et à force de n'être guère rencontrées. L'Etat nigérian fait en effet peu d'efforts pour développer la région et les compagnies estiment qu'elles n'ont pas à le remplacer. C'est ainsi que les «coups» de bandes armées sont suivis avec une sympathie grandissante par les populations, parce qu'elles s'attaquent aux riches pétrolières et qu'elles ont adopté un vocabulaire politique. Les ravisseurs des 4 expatriés de Shell réclament ainsi 1,5 milliard de dollars «pour compenser la pollution».

Egbesu Boys et Icelanders

Ces bandes armées sont souvent nées de la création de milices par des politiciens locaux à l'occasion d'élections. Elles vivent de la prise en otage d'employés des pétrolières et du siphonnage d'oléoducs, qui a pris des proportions industrielles. Jusqu'il y a peu, le delta était le théâtre d'affrontement de deux bandes rivales désireuses de contrôler cette richesse, les Icelanders de Tom Ateke et les Egbesu Boys (du nom du dieu ijaw - ethnie majeure de la région - de la guerre et de la justice) de Dokubo Asari.

Ce dernier a adopté, en 2004, un discours séparatiste, changé le nom de sa bande en «Volontaires du peuple du delta du Niger» et menacé les pétrolières de les chasser de la région. Un accord de cessez-le-feu, signé entre lui et le président fédéral Obasanjo, en octobre 2004, n'ayant pas été respecté, Asari, 41 ans, a été arrêté en septembre 2005 et son procès pour trahison et tentative de renversement du chef de l'Etat est en cours.

C'est pour demander sa libération et celle de Diepreye Alamieyeseigha, 53 ans, ex-gouverneur de l'Etat du Bayelsa, Ijaw lui aussi et incarcéré depuis quelques mois pour détournements de fonds et blanchiment d'argent, que les violences des derniers jours ont été lancées par une organisation inconnue jusqu'ici, le Mouvement pour l'émancipation du delta du Niger. Lors de l'arrestation de l'ex-gouverneur à Londres, un «Conseil de la jeunesse ijaw», indépendantiste, avait menacé de représailles les investissements et citoyens britanniques.

A l'audience du 17 janvier, Dokubo Asari a menacé toutes les compagnies pétrolières d'attaques si elles ne quittent pas le delta du Niger, contribuant à la hausse des cours, le pétrole local étant particulièrement prisé à cause de sa légèreté.

© La Libre Belgique 2006