Cerexhe: «Un problème déjà menaçant»

par CHARLOTTE MIKOLAJCZAK

Entretien

Bruxelles n'est pas la seule Région belge à assister, depuis l'an 2000, à une déferlante d'informaticiens indiens, mais elle est la première à avoir cherché à identifier le phénomène. L'enquête commandée par Benoît Cerexhe, ministre régional de l'Economie et de l'Emploi, date de 2005. La problématique est toujours plus d'actualité.

En 1999, 63 permis de travail ont été octroyés par Bruxelles à des informaticiens indiens. En 2004, il y en a eu 330...

... et 416 en 2005, et même 258 sur les 4 premiers mois de 2006. En 1993, à titre indicatif, il y en a eu... 7. Avec ceci que certains informaticiens indiens exerçant leurs activités à Bruxelles ne font pas partie du nombre, soit qu'ils sont détenteurs d'un permis octroyé par une des deux autres Régions, soit qu'ils sont «invités» et bénéficient, à ce titre, d'un business visa ou d'un visa Schengen. Ces chiffres doivent donc être réévalués à la hausse.

Un temps, nous avons cru que la pression découlait du bug de l'an 2000 et que, la date passée, le phénomène s'inverserait; mais au contraire, il a explosé. Aujourd'hui, il est déjà menaçant.

Le paradoxe, c'est qu'il y a 1 830 demandeurs d'emploi présentant un profil «informatique» à Bruxelles (chiffres Orbem, avril 2006).

Les demandes de permis passent pourtant bien par le ministre de l'Emploi que vous êtes...

Dans le cas d'une main-d'oeuvre peu qualifiée, je dois d'abord voir si nous n'en disposons pas sur notre marché. Dans ce cas-ci de travailleurs étrangers hautement qualifiés, je n'ai pas de pouvoir d'appréciation. Si deux conditions sont remplies - un niveau de rémunération dépassant les 2 317,60 € brut par mois (chiffre août 2005) et un niveau de qualification ad hoc -, je dois délivrer. Or, l'administration a du mal à vérifier la véracité des CV présentés; bon nombre de demandes de permis sont, en effet, remplies d'une manière presque... automatique par les sociétés intermédiaires.

Par quel canal les sociétés belges passent-elles pour avoir recours à cette main-d'oeuvre?

Il y a d'abord le «body shopping», processus dans lequel interviennent un ou plusieurs intermédiaires, sociétés de placement, agences de recrutement, prestataires de service; sans donc pouvoir savoir si les législations sociales et fiscales sont respectées. Ce sont eux qui font le gros du chiffre: 60 pc des permis de travail octroyés ces dernières années l'ont été pour 3 sociétés indiennes installées à Bruxelles, Tata, Infosys et Niit.

Il y a ensuite les contrats à durée déterminée ou indéterminée proposés par les sociétés à des consultants travaillant directement sur un de leurs sites.

Le problème est loin d'être seulement bruxellois.

Il relève d'une réalité mondiale. Les avantages des informaticiens indiens sont en effet généralisés: un coût moins élevé que la main-d'oeuvre locale, une flexibilité dans le travail (6 à 7 jours sur 7, 11 à 12 heures par jour (1), voire plus), de grandes compétences (notamment en certains vieux langages comme Cobol ou Fortran), etc.

Flandre (2) et Wallonie assistent au même phénomène. J'ai pris contact avec mes collègues en charge de l'emploi afin de voir ensemble comment limiter ce flux.

Vous avez donc des pistes?

Rien n'est simple. Il faut travailler sur plusieurs niveaux.

Avec les deux autres Régions - une lettre leur a été envoyée en ce sens -, j'aimerais mener une réflexion sur une demande à introduire auprès du fédéral afin de relever significativement le montant minimum de rémunération des «hautement qualifiés», à tout le moins dans certains métiers. Voire, pourquoi pas, d'établir d'autres critères.

Parallèlement, j'ai suggéré à la ministre de la Justice de vérifier si les législations en matière de sécurité sociale, droit du travail, etc., sont respectées. Le dossier a été transféré aux autorités judiciaires aux fins de vérification. J'ai également demandé à mon administration de s'assurer que, dans le cadre du «body shopping», les mécanismes ne tombent pas dans le champ d'application de l'ordonnance relative à la gestion mixte du marché de l'emploi qui vise le travail intérimaire. On peut en tous les cas s'interroger sur le lien de subordination entre le travailleur et la société qui l'engage.

Enfin, il nous faut travailler à l'amélioration des compétences de nos demandeurs d'emploi.

Quels sont les points à améliorer?

A la demande des entreprises elles-mêmes, il faut pousser les langues (l'anglais principalement) et former plus de gestionnaires de réseau ou d'ingénieurs de système. En juin, s'ouvrira à cet effet un «centre de référence» géré paritairement par les employeurs et le public. Il contribuera à une meilleure adéquation de l'offre et de la demande, à tous les niveaux, moins qualifiés (techniciens de maintenance) et plus qualifiés (analystes, programmeurs) qui sont précisément ceux pour lesquels l'on recrute le plus des informaticiens indiens.

(1) Dans l'enquête menée par l'administration, sur 10 informaticiens contrôlés, chacun totalisait au bout d'un mois de travail au minimum 1 et au maximum 3 semaines d'heures supplémentaires.

(2) En 2004, la Flandre a octroyé 562 permis de travail à des informaticiens indiens.

© La Libre Belgique 2006