Google: le débat est ouvert

Bourreau ou victime? Selon que l'on soit auteur, éditeur ou internaute, le point de vue que l'on pose sur le jugement rendu par le tribunal des référés de Bruxelles le 5 septembre dernier, qui condamne Google à la requête des éditeurs de journaux francophones, divise les observateurs en deux camps irréductibles. Pour? Contre? Cette polémique n'est-elle pas fondée sur un malentendu?

Face-à-face

ALAIN BERENBOOM

Avocat, écrivain, professeur à l'ULB

Google est un outil merveilleux, mais son profit ne peut se réaliser en pillant les créateurs.

Bourreau ou victime? Selon que l'on soit auteur, éditeur ou internaute, le point de vue que l'on pose sur le jugement rendu par le tribunal des référés de Bruxelles le 5 septembre dernier, qui condamne Google à la requête des éditeurs de journaux francophones, divise les observateurs en deux camps irréductibles. Pour? Contre? Cette polémique n'est-elle pas fondée sur un malentendu?

L'ordonnance de référé condamne «l'activité de Google news et l'utilisation du «cache» de Google» en estimant que celles-ci violent le droit d'auteur. Ce sont les articles et photographies, dont les éditeurs sont titulaires des droits d'exploitation, qui doivent être inaccessibles mais non leur référencement, contrairement à ce qu'on a lu sous la plume de nombreux commentateurs. Allant bien au-delà de l'ordre du tribunal, Google a pourtant supprimé les liens vers les journaux francophones: vengeance d'une entreprise en monopole.

Opposer titulaires de droit d'auteur et internautes est caricatural. L'écrivain que je suis va chercher une partie de sa documentation sur la toile grâce aux moteurs de recherche. Mais, si je dois citer des textes copiés sur Internet, je demande l'autorisation de leurs auteurs ou éditeurs.

Google est un instrument remarquable qui met en liaison le lecteur curieux avec les lieux de connaissance. Mais il n'est ni éditeur ni distributeur. Il n'investit pas un euro, pas un dollar dans l'élaboration des textes ni dans leur publication. Même pas dans la synthèse des connaissances. On ne peut mélanger les métiers: autant l'éditeur doit respecter l'auteur, autant le moteur de recherche doit respecter l'écrivain, le photographe, le dessinateur et l'éditeur qui a pris le risque de les publier. Même les bibliothèques et les médiathèques payent un droit pour les oeuvres qu'elles distribuent. Ce débat est l'écho d'un autre provoqué par le projet babylonien de numérisation des bibliothèques entrepris par Google. Comment ne pas être émerveillé par ces millions de livres flottant dans l'éther? Ah! Dévorer l'intégrale des romans de Singer, assis au fond d'une tente au milieu de la steppe sibérienne! Cette utopie à la Jules Verne et à la Paul Otlet n'a cependant de sens que si elle ne devient pas un cimetière pour les auteurs.

Dans l'ombre de ce projet magique vit aussi une société marchande: Google n'est pas un service public. Son profit ne peut se réaliser en pillant les créateurs. Faute de quoi, il n'y aura plus d'auteurs, plus d'éditeurs, seulement des oeuvres mortes.

BRICE LE BLEVENNEC

Cofondateur d'Emakina

Google est moins une menace qu'une incroyable opportunité qui permettrait aux journaux de reconquérir les jeunes.

Entre Google et les éditeurs de la presse francophone belge, la bataille est désormais engagée. Quelle que soit l'issue de cette tumultueuse affaire, les plaignants ont toutefois perdu la guerre depuis longtemps déjà. L'occasion manquée remonte au milieu des années 90 lorsque l'Internet a fait irruption dans notre vie quotidienne. Au lieu d'investir massivement dans ce medium qui bouleverse les règles du jeu, la presse quotidienne a longtemps tergiversé sans nourrir de véritable vision à long terme. Aujourd'hui, ses atermoiements lui coûtent cher et, sous couvert du droit d'auteur, elle tente vainement de rattraper son retard par la voie judiciaire.

On peut certes blâmer Google pour son arrogance et son mépris des lois qui ont d'ailleurs transformé cette entreprise en icône de la mondialisation uniformisante. Mais, en définitive, ce moteur de recherche est moins une menace qu'une incroyable opportunité qui permettrait aux journaux de reconquérir les jeunes. Ces derniers consomment désormais les médias de façon radicalement différente de leurs parents. Or, que fait la presse francophone belge? Elle parvient à s'aliéner Google au lieu de l'apprivoiser et de réinventer son métier en fonction.

Car, si on dépasse la querelle juridique, c'est ici que réside le réel enjeu: à l'heure des blogs, du podcasting et des wikis qui transforment virtuellement tout citoyen en producteur d'information, la presse devrait se recentrer sur son métier de base (la création de contenu) et atteindre les gens là où ils se trouvent désormais: sur le Net, sur l'iPod, sur le téléphone portable... C'est ce que nous faisons chez Emakina. En dix ans, notre attitude face aux médias a profondément changé. Il serait temps d'en prendre acte et d'adapter le modèle économique en fonction.

Dans l'immédiat, les journaux francophones n'enregistreront probablement qu'un impact marginal suite à leur éviction de la base de données de Google. A longue échéance, ils en payeront le prix fort et cesseront tout simplement d'exister dans l'esprit collectif.

Les éditeurs parties au procès feraient bien de regarder ce qu'a accompli De Persgroep au nord du pays. Depuis quelques mois, «Het Laatste Nieuws.be» est le 5 éme site le plus visité en Belgique et a même engendré 7sur7, un nouveau quotidien francophone disponible uniquement sur Internet. A quand une initiative aussi ambitieuse de l'autre côté de la frontière linguistique?

© La Libre Belgique 2006