Swissair: tous acquittés!

Les anciens dirigeants de la compagnie aérienne Swissair, disparue pour cause de gestion ruineuse, ont été relaxés jeudi par la justice suisse qui les jugeait pour leur rôle dans la spectaculaire faillite du prestigieux transporteur il y a six ans.

Swissair: tous acquittés!
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Les anciens dirigeants de la compagnie aérienne Swissair, disparue pour cause de gestion ruineuse, ont été relaxés jeudi par la justice suisse qui les jugeait pour leur rôle dans la spectaculaire faillite du prestigieux transporteur il y a six ans. Les dix-neuf inculpés, dont certains risquaient la prison, recevront en outre des indemnités pour tort moral, selon le jugement du Tribunal de district de Bülach (nord de Zurich) qui a scandalisé d'anciens salariés et de petits actionnaires. L'avocat général, qui avait réclamé des peines de prison d'un maximum de 28 mois et des amendes pouvant aller jusqu'à un million de francs suisses (622 000 €), a la possibilité de faire appel.

Mario Corti, le dernier patron de Swissair qui avait été placé à la tête de la compagnie quelques mois avant la faillite, doit recevoir une indemnité de 488 000 FS, auxquels s'ajoutent 100 000 FS de frais d'avocats. Les 18 autres accusés ont tous été blanchis de l'accusation de gestion déloyale. La relaxe était attendue, mais pas les indemnités, qui s'élèvent au total à plus de 3 millions de FS (2 millions d'euros).

Le groupe SAirGroup, maison-mère de Swissair, était une société hautement rentable dans les années 1980 et 1990, avant que la direction ne s'engage dans une politique d'expansion à l'étranger - notamment en entrant dans le capital de la défunte compagnie belge Sabena - qui s'est avérée ruineuse. Le coup de grâce est survenu en octobre 2001, quelques semaines après les attentats du 11 septembre qui ont précipité la crise du secteur aérien. Tous les appareils ont été cloués au sol pendant 48 heures, humiliant cette compagnie qui était la fierté de la Suisse. Swissair a dû déposer son bilan, sous le poids d'une importante dette de 17 millions FS, entraînant des milliers de suppressions d'emplois.

La morale en prend un coup

Selon le ministère public, les dirigeants de la compagnie, en particulier le conseil d'administration, étaient responsables de cette débâcle. Les avocats ont plaidé que les erreurs de gestion ne pouvaient pas être punissables sans intention de nuire. Selon un professeur de droit, les relaxés risquent cependant de passer à la caisse lors du procès civil, intenté par les créanciers de Swissair qui ont tout perdu dans la faillite. "Devant le tribunal civil, la simple négligence suffit pour prononcer une condamnation", a déclaré l'expert.

L'Etat belge et les curateurs de la Sabena attendent également beaucoup de ce second procès, pour récupérer les sommes qu'ils considèrent avoir été prélévées par Swissair dans les comptes de la compagnie belge. La curatelle de la Sabena s'était aussi constituée partie civile au procès pénal des dix-neuf responsables de la Swissair. La plupart des accusés ont choisi de garder le silence lors du procès qui s'est déroulé durant sept semaines au début de l'année, en dépit de l'intérêt du public, qui a essayé de comprendre comment la compagnie a pu sombrer.

Après la lecture du jugement, d'anciens membres du personnel ont fait part de leur déception face à "ce nouveau fiasco de Swissair. Nous nous attendions à des relaxes, mais pas à de telles indemnités", a déclaré un ancien responsable syndical, Urs Eicher, à la télévision suisse SF.

Le cas de M. Corti a scandalisé un autre observateur. M. Corti, qui avait quitté son poste de directeur financier chez Nestlé pour tenter de sauver Swissair, avait exigé de toucher cinq ans de salaire dès son embauche, soit 12 millions de FS. Il est resté en fonction moins de deux ans et a gardé l'argent. Son indemnité "est vraiment dure à digérer, il y a un grave problème de morale", a-t-il déclaré. (AFP-Belga-ATS)


Un verdict scandaleux ? Acquittés. Et en plus indemnisés pour tort moral ! Le jugement de la justice suisse au sujet des anciens dirigeants de Swissair laissera un goût fort amer aux ex-salariés de la compagnie à la croix rouge, tombée en faillite fin 2001. A ses actionnaires et créanciers aussi. Un verdict qui ne permettra pas à la Suisse de faire son deuil d'une des pages les moins glorieuses de son histoire financière. Les anciens salariés de la Sabena, eux aussi, doivent aujourd'hui ressentir le dénouement de ce procès pénal, inédit par son ampleur, comme une ultime provocation alors que le refus de Swissair, étranglé par une dette colossale, de recapitaliser la Sabena avait précipité la fin de cette dernière. Avec, en toile de fond, des soupçons d'éventuels transferts d'actifs qui auraient permis à Swissair de véritablement siphonner sa filiale belge en lui surfacturant certains services. Dans ce contexte, certains n'hésiteront pas à stigmatiser une justice à deux vitesses, celle appliquée aux "petits" et celle, forcément plus clémente, destinée à la crème des élites économiques qui bénéficieraient d'une impunité totale. S'il est bien choquant de voir l'Etat suisse, et donc au final le contribuable helvète, délier les cordons de la bourse pour indemniser de piètres managers, responsables de choix stratégiques désastreux, faut-il pour autant crier avec les loups et décrier la décision de la justice suisse ? La prudence s'impose. Une approche dépassionnée aussi. Le droit est le droit. Il ne se confond pas ni ne se substitue à l'éthique ou à la morale. Dès le départ, la plupart des observateurs de la chose juridique s'attendaient à une telle relaxe. De fait, des preuves n'ont pas été apportées qu'il y a bien eu dans le chef des intéressés une intention de nuire, une volonté d'enrichissement personnel. En bref, des actes frauduleux et pénalement répréhensibles. Ce qui ne veut évidemment pas dire que des erreurs de gestion graves n'ont pas été commises. Mais ce round-là aura lieu au civil. Avec le sentiment cette fois d'une justice plus juste dans le chef des préjudiciés ?