Les gagnants et les perdants de la crise

Derrière les chiffres, il y a des personnes. Dans cette crise dite du "subprime", il existe des gagnants et des perdants. Mais qui sont-ils ? Certains sont bien identifiés mais d'autres resteront discrets voire inconnus à jamais.

Philippe Galloy
Les gagnants et les perdants de la crise
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Derrière les chiffres, il y a des personnes. Dans cette crise dite du "subprime", il existe des gagnants et des perdants. Mais qui sont-ils ? Certains sont bien identifiés mais d'autres resteront discrets voire inconnus à jamais.

Aujourd'hui, on peut en tout cas affirmer que les premières victimes de la crise financière sont les particuliers américains qui, au début des années 2000, ont emprunté à des taux très bas pour acquérir leur maison. Des prêteurs indélicats leur ont offert des sommes importantes en prenant pour toute garantie une hypothèque sur la valeur du bien immobilier acheté. Or, comme on le sait, après quelques années, aux Etats-Unis, le prix de l'immobilier a chuté et les taux d'intérêt ont grimpé nettement. Conséquence : des centaines de milliers de ménages se sont retrouvés dans l'incapacité d'honorer le paiement de leur échéance mensuelle. Et quand les prêteurs ont décidé d'exercer leurs hypothèques en vendant les maisons, ils n'ont pas recouvré l'intégralité de leur mise.

Ceci signifie que des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées non seulement sans maison mais aussi lourdement endettées. Cette situation intolérable a d'ailleurs incité l'administration Bush à élaborer un plan de sauvetage de l'économie américaine. Car, comme nous l'avons déjà évoqué dans cette série consacrée au "subprime", la consommation intérieure est capitale pour la croissance des Etats-Unis.

Mais la crise financière a également fait des victimes parmi les investisseurs. On se souviendra que la prise de conscience de l'existence d'un problème global remonte au début de l'été 2007. C'est le 20 juin que tout a débuté. Ce jour-là, la presse américaine révèle que deux fonds spéculatifs de la banque Bear Stearns sont en difficulté. Ces fonds sont probablement les premières victimes institutionnelles de la crise du "subprime".

Exemple emblématique

Mais au fil des jours, on apprend que le problème est lié à des actifs adossés à des prêts hypothécaires que des emprunteurs "à risque" ne parviennent pas à rembourser. Certains estiment que le problème pourrait s'étendre à tout le marché du crédit, voire à l'ensemble du secteur financier. Sur les marchés boursiers, on commence alors à s'inquiéter et les investisseurs se mettent à liquider leurs positions en actions. En juillet, les choses s'enveniment. De plus en plus d'actionnaires craignent une extension des problèmes liés aux crédits immobiliers à risque. Les marchés d'actions plongent : le Bel 20, qui affichait encore plus de 4 680 points à la mi-juin, passe sous les 4 000 points le 16 août. En l'espace de deux mois, la crise a fait des millions de nouvelles victimes, même indirectement : les actionnaires, dont une kyrielle de petits porteurs qui espéraient profiter de la tendance haussière de l'après-bulle Internet.

Logiquement, le monde bancaire a lui aussi payé pour ses errements. L'exemple le plus emblématique est la banque britannique Northern Rock, contrainte de faire appel à la Banque d'Angleterre pour éviter la faillite. Mais, par ailleurs, plusieurs grands noms de la finance ont dû faire appel à des capitaux frais pour surmonter l'épreuve du "subprime". Ainsi, la banque d'affaires américaine Merrill Lynch a reçu jusqu'à 6,2 milliards de dollars de Temasek (fonds public de Singapour) et Davis Selected Advisors (gestionnaire de fonds communs de placement). Quant à la banque Morgan Stanley, elle a sollicité le fonds chinois China Investment Corporation (CIC) qui lui a apporté 5 milliards de dollars. Même le géant Citigroup a été contraint de faire appel à un tiers. C'est le fonds public de l'émirat d'Abou Dhabi qui est venu à son secours en fournissant 7,5 milliards de dollars.

Selon une estimation de l'administration américaine fin janvier, la crise du "subprime" aurait ainsi coûté plus de 153 milliards de dollars. Où sont-ils passés ? Si certains ont simplement transformé leurs actifs risqués (actions, produits dérivés, etc.) en liquidités pour toucher leur plus-value, alimentant d'ailleurs ainsi la baisse des marchés, d'autres ont profité de la crise pour gagner davantage.

Opération lucrative

Ainsi, la banque américaine Goldman Sachs a réussi une opération particulièrement lucrative, bien que purement spéculative. Elle a parié sur la crise en anticipant une baisse de la valeur des obligations adossées à des créances hypothécaires à risques. En clair, des gestionnaires de Goldman Sachs, particulièrement inspirés, ont "shorté" ces titres : sans en posséder, ils ont conclu des contrats de vente au prix du marché, en tablant sur une baisse des cours. Pour solder leur position, ils ont ensuite procédé à des achats... après la baisse du marché, soit à un prix bien plus bas que celui auquel ils avaient vendu ! D'où les bénéfices engrangés. Du coup, fin décembre, Goldman Sachs a pu annoncer qu'au cours de son exercice 2007, clos fin novembre, son bénéfice net avait grimpé de plus de 20 pc par rapport à 2006...


Des opportunités pour Buffett Alors que la crise du "subprime" fait fuir nombre d'investisseurs du secteur financier, le milliardaire américain Warren Buffett y trouve, lui, des opportunités d'achats. C'est ainsi qu'il est sorti du bois, fin 2007, en rachetant 3 pc de l'assureur Swiss Re alors que les craintes de dépréciations d'actifs étaient toujours présentes. Il a aussi annoncé cette semaine qu'il était prêt à rependre pour 800 milliards de dollars le portefeuille le plus sûr des rehausseurs de crédit américains (dont les trois principaux sont Ambac, FGIC et MBIA). Il s'agit des obligations émises par les municipalités ("municipal bonds"). Cette proposition, qui a redonné de la crédibilité aux très décriés rehausseurs de crédit, a d'ailleurs provoqué un rebond sur les Bourses. Mais, il n'est pas évident qu'elle aboutira. Le PDG d'Ambac, Michael Callen, a estimé que l'offre de Warren Buffett était "risible" et qu'il ne "la prenait pas au sérieux" . Et de lâcher une petite phrase sur le personnage : "Il n'est pas devenu milliardaire en ne sachant pas voir une bonne affaire quand il y en a une." Warren Buffett avait annoncé, fin décembre, qu'il se lançait dans l'assurance d'émissions obligataires de collectivités locales, concurrençant les rehausseurs de crédit traditionnels.

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