Actes Sud : "Mieux qu'un best-seller. Un long seller"

C'était "la bonne info, au bon moment". Marc de Gouvenain, écrivain, traducteur et responsable de collections chez Actes Sud, n'est pas près d'oublier la confidence d'une amie qui, un soir de décembre 2004 à Stockholm, un mois après le décès de Stieg Larsson, lui a parlé d'un manuscrit "prenant et très original" qu'elle l'invitait à découvrir rapidement.

Par PIERRE LOPPE

C'était "la bonne info, au bon moment". Marc de Gouvenain, écrivain, traducteur et responsable de collections chez Actes Sud, n'est pas près d'oublier la confidence d'une amie qui, un soir de décembre 2004 à Stockholm, un mois après le décès de Stieg Larsson, lui a parlé d'un manuscrit "prenant et très original" qu'elle l'invitait à découvrir rapidement. L'homme a réagi au quart de tour. Il a lu "d'une traite" le document de plus de 2 000 pages, en version "word", alors qu'il n'existait même pas encore à ce stade d'épreuve en suédois. "J'ai été bouffé par le livre", nous dit-il. La preuve : il a oublié de s'alimenter pendant trois jours...

Convaincu par l'intérêt de la trilogie et flairant la bonne affaire, Marc de Gouvenain s'est lancé sans attendre dans la traduction des bouquins virtuels. Sa maison d'édition du sud de la France, sise à Arles, dont on ne se privera pas de rappeler qu'elle a été fondée il y a trente ans par un Belge, Hubert Nyssen, naturalisé français depuis, ne regrette pas d'en avoir acquis les droits. Son chiffre d'affaires s'en est ressenti sur-le-champ. Il a gonflé de 6 millions d'euros en 2007 !

Le succès n'a pas été immédiat, c'est le moins que l'on puisse dire. "Au Salon de Saint-Malo de 2007, nous avions vendu 25 000 exemplaires du premier tome, mis sur le marché français un an plus tôt. C'était un peu la honte", raconte Marc de Gouvenain. Les ventes n'ont véritablement décollé qu'à la fin 2007. Elles n'ont pour ainsi dire plus fléchi par la suite. Quel a été l'effet déclencheur ? Difficile à dire. "La presse a été bonne après la sortie du troisième tome et la campagne de promotion a bien accroché", souligne Marc de Gouvenain. Le bouche à oreille, meilleure machine de guerre commerciale qu'on puisse imaginer, a aussi superbement fonctionné. Tout le monde commentait tout à coup la révélation au bureau, entre amis. Tous voulaient savoir. Le succès a appellé le succès.

A ce jour, les trois tomes caracolent simultanément en tête des ventes, en France et aussi en Belgique. Ce phénomène constitue une grande première. Fait tout aussi marquant : si les deux premiers tomes ont pris une longueur d'avance dans la version originale, le troisième, sorti en septembre 2007, a réussi à combler l'écart. L'ouvrage est arrivé dans les librairies suédoises à peine un mois plus tôt.

Selon un décompte provisoire, le premier tome s'est vendu chez Actes Sud à 527600 exemplaires, le deuxième à 364000 et le troisième à 322 000, soit plus de 1,2 million de volumes au total.

Marc de Gouvenain ne se fait pas de souci pour la suite. "Millenium est plus qu'un best-seller, il s'est installé comme un long seller. Je rêvais d'un tel succès depuis trente ans. Par bonheur, il est venu..." Il signale que le projet d'une série télé (Allemagne-Suède) va provoquer une relance automatique l'an prochain, sans parler de la publication au format de poche. "L'ouvrage atteint des proportions qui dépassent notre échelle. Il a acquis une réputation internationale et se situe toujours en pleine phase de croissance. Trente-quatre pays ont acheté les droits et bientôt quarante. C'est un nouvel Harry Potter !" Chez Actes Sud, qui se félicitait jusqu'ici du score remarquable du "Soleil des Scorta", le très beau livre de Laurent Gaudé qui lui a valu le Goncourt en 2004 (400 000 ouvrages vendus), on n'en revient toujours pas. Il est vrai que le lancement de la collection "Actes noirs", créée de toutes pièces pour accueillir Millénium, est un succès inespéré. Et ce, même si Marc de Gouvenain précise que la maison entretient une tradition du polar depuis 1980.

L'éditeur ne refuserait pas de publier les 200 pages "inédites" que la compagne du génial romancier détient sur son PC, nous dit-il, "sauf si celles-ci devaient ressembler à un brouillon...". Il réfute la thèse selon laquelle "Mme Larsson" aurait été dépossédée de l'héritage de son mari. Une façon comme une autre de se projeter dans l'univers de Millénium. Et de cultiver le mythe.