"Tous les signes d'une ère de dépression"

A l'instar d'autres observateurs en sciences humaines, l'éclairage des historiens s'avère utile même lorsque l'actualité est une suite de coups de théâtre imprévisibles dont il serait prématuré de tirer des conclusions du point de vue de Clio. On a tenté l'exercice avec le Pr Michel Dumoulin. Il y a des analogies mais pas de situations totalement identiques.

"Tous les signes d'une ère de dépression"
©AP
christian laporte

entretien

P

eut-on inscrire l'actuelle crise financière dans l'évolution historique ? Nous avons soumis ce thème à Michel Dumoulin (UCL)...

L'Histoire repasserait elle les plats ?

Elle ne se répète pas mais ça n'empêche pas des analogies. On peut envisager une inscription dans un mouvement cyclique à la manière de Schumpeter. On n'est en tout cas pas face à un phénomène conjoncturel. Charles Kindleberger, auteur de nombre livres d'Histoire des finances et de l'excellent "Manias, Panics and Crashes" a montré que bien des crises avaient été les effets de mouvements spéculatifs dès le XVIIIe siècle. On peut aussi constater que depuis le XVIIIe - XIXe siècles, les grands krachs boursiers ont été liés à des interventions bancaires lors de périodes de raréfaction du crédit qui ont eu des répercussions sur les entreprises et sur l'emploi. Ce qui a accentué les spirales infernales. Chez Schumpeter, le cycle est beaucoup plus subtil, les situant en quatre étapes avec des phases ascendantes et descendantes. Dont la dernière se traduit par une liquidation avant l'amorce d'une remontée. Un exemple : à l'extrême fin des années 1870, le krach de la bourse de Vienne a été le détonateur d'une cascade de catastrophes boursières sur le Vieux Continent. Cela a entraînédes graves difficultés pour une série de banques dont la Banque de Bruxelles. Des institutions ont été touchées en France, en Italie, en Autriche-Hongrie et finalement les Etats-Unis ont aussi été affectés.

Quelle leçon tirer de cette crise qui se poursuivit dans les années 1890 ?

Le krach de Vienne fut révélateur d'une crise structurelle qui a mis en lumière les errements du libéralisme. On s'est aperçu des excès du laissez-faire : on avait spéculé sur des valeurs solides mais aussi sur d'autres moins rentables basées sur le développement du réseau ferroviaire. On approchait de la saturation du réseau principal; les carnets de commandes ne se remplissaient plus et cela a eu des répercussions sur le secteur charbonnier. Il fallait donc trouver d'autres produits. On se focalisa sur le développement des lignes secondaires ce qui correspondit chez nous à la montée des vicinaux. Mais à côté de cela, il y avait des valeurs de plus en plus légères, des baudruches. On spéculait à tous crins, parce que la loi l'avait permis.

Ce fut la loi sur les sociétés anonymes de 1873...

On a dit que la société anonyme était libérée de son carcan, sur base de l'article 38 du Code de commerce napoléonien.De 1817 à 1873, on avait vu émerger un peu plus de cinq cents SA en Belgique; la nouvelle loi en vit surgir huit mille cinq cents jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale. Elle devait permettre la libération du capital social des entreprises. Elles purent émettre des obligations et on s'y engouffra en spéculant de manière démesurée. L'époque fut si bien décrite par Balzac et Zola. Ou encore par Emile Gaboriau, ce feuilletoniste considéré comme le père du roman policier. Dans "L'argent des autres", il a livré une description magnifique de la psychologie et des comportements des acteurs boursiers. C'est aussi le monde des agents de change et des feuilles boursières. En Allemagne et en France, la dernière décennie du XIXe siècle sera celle de la sortie de crise. On entre de plain pied dans la deuxième révolution industrielle - l'électricité et la chimie seront en plein boom - que la Belgique va partiellement rater, car Solvay et Empain ont laissé filer certaines potentialites.

Puis l'Allemagne et la France mirent en place des législations boursières assez radicales. Une forte réglementation d'admission à la cote et la fonction de l'agent de change furent mises en exergue. En même temps, on canalisa les coulissiers qui développaient un marché parallèle. Mais chez nous régna encore un libéralisme assez outrancier et Bruxelles servit de refuge aux coulissiers refoulés de facto de Berlin et de Paris. Les archives de la Sûreté rapportent qu'ils furent quelques centaines à s'installer chez nous. La Belgique fut présentée dans la presse internationale comme "le tripot de l'Europe"...

Mais la Belgique allait quand même finir par légiférer, notamment avec la loi de 1935...

... Qui ouvrit la porte à la création de la Commission bancaire. Une législation qui n'a pas fait l'objet de retouches substantielles. La dernière vraie modification se situa après l'affaire de la Générale en 1988 afin que certains groupes financiers ne puissent plus mener des offensives peu pacifiques avec une aussi déconcertante facilité.

Les guerres mondiales ont été des moments de changement, de révisions...

Elles ont été à la base d'importants dérèglements monétaires et financiers. Le grand vainqueur sur le terrain économico-financier de 14-18 a été l'Amérique dont la politique monétaire avait subi tant de critiques.