Wall Street : la loi du plus fort

L'once d'espoir se monnaye cher en ce moment à Wall Street. L'incertitude et le dépit sont, eux, à revendre. Un marchand d'or, bien inspiré, distribuait hier des petits sacs plastiques devant la Bourse.

Stéphanie Fontenoy

L'once d'espoir se monnaye cher en ce moment à Wall Street. L'incertitude et le dépit sont, eux, à revendre. Un marchand d'or, bien inspiré, distribuait hier des petits sacs plastiques devant la Bourse. "Nous prenons les montres aussi" , lance-t-il. Dans le ventre de la bête, au Stock Exchange, les traders en pardessus bleus se détendent comme ils le peuvent. Un drapeau américain au bout d'une tige dans chaque main, l'un d'eux imitait dans la matinée un agent de la circulation devant l'écran noir du Dow Jones Industrial. En haut, en bas, à droite, à gauche. Dans cette salle des machines de la finance, personne ne sait plus comment va se comporter l'indice. Premier coup de fièvre, à 9h30. A l'ouverture des marchés, le Dow Jones Industrial repassait en dessous de la barre des 8 000, soit son plus bas niveau depuis le 1er avril 2003. A peine 40 minutes plus tard, à 10h09, clameurs et applaudissements montent de la salle. Les traders se tapent dans le dos. Le marché a retrouvé son niveau de la veille. Pas pour longtemps. La descente aux enfers se confirmait en fin de semaine à Wall Street.

S'ils ont le moral en berne ou des difficultés à dormir, les Golden Boys de Wall Street ne s'épanchent pas facilement. "S'ils parlent, ils ne rentrent plus", prévenait hier un agent de sécurité du Stock Exchange. "Leurs problèmes, ils les confient à leur psy, pas à moi", confirme le marchand de journaux posté sur Wall Street. Pour ces loups de la finance, une seconde épreuve les attend chaque soir à la sortie de la Bourse : une horde de caméras et de curieux alertés par le spectre d'un nouveau krach boursier forme une haie, pas vraiment d'honneur, aux pieds, aujourd'hui d'argile, du colosse de la finance américaine.

En face, sur les marches de ce qui fut le premier Congrès américain, à l'ombre de la statue de George Washington, Grayson James, jeune diplômé en finance de l'université du Tennessee, tente de ne pas se laisser décourager par la chute des Dieux. "C'est ici que sont tous les bons boulots. Enfin, étaient...", se reprend-il. A-t-il encore espoir de se faire engager ? "Pas dans les grandes banques, c'est sûr : elles licencient. Un de mes amis devait faire un stage cet été chez Lehman Brothers. Ils n'existent plus aujourd'hui. Mais peut-être dans les sociétés plus petites..."

Pour Gary, un jeune courtier d'affaires qui débute dans le métier, tous les espoirs ne sont pas perdus pour qui en veut... "Celui qui passera ce cap difficile en sortira plus fort et plus riche", déclare-t-il. Son réflexe de survie ? Le mental : "Il faut que je me réveille chaque matin plus positif que la veille, car mes clients sont très hésitants et regardants. Je dois travailler deux fois plus pour les convaincre d'investir. Mais c'est New York et nous en avons vu d'autres. Je pense qu'il faudra deux ans pour que les affaires reprennent leur cours normal." Pour les plus courageux, la salle de sport Equinox a mis au point un nouveau programme d'entretien physique, pour les temps de crise : exercice, sommeil, manger sainement, vivre le moment, dire non quand il le faut. Son nom ? "La victoire de l'esprit sur la folie". "Très populaire en ce moment", prévient le manager.

Les plus optimistes voient dans la tourmente actuelle des opportunités pour rebondir. A savoir quand, c'est une autre affaire... Jimmy, un trader indépendant, mise, lui, sur cette inconnue. "Cette crise n'est certainement pas la fin du monde. En me positionnant bien et en n'étant pas trop agressif, je peux gagner 10000 dollars d'ici la semaine prochaine", analyse ce grand gars au crâne rasé, qui fait toujours honneur à sa bière, à la clôture de la Bourse, au "Suspender", un bar de Brodway.

Chez Goldman Sachs, ancien temple de la dérégulation, les employés doivent revoir leurs pratiques. "C'est sûr, nous ne prenons plus autant de risques qu'avant, la période des prêts exotiques est terminée, il va y avoir plus de contrôles, mais aussi de nouvelles opportunités", indique Carl, spécialiste du crédit. Il sait déjà que les bonus à la fin de l'année seront réduits à peau de chagrin, s'il y en a... La fin d'une époque faste qui se ressent déjà au comptoir du restaurant Browers, en face des bureaux de Goldman Sachs. Selon Neal, son manager, quand les employés viennent noyer leur chagrin dans la bière, "ils paient désormais de leur poche, plus avec la carte de crédit de la compagnie".

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