Le face à face Guy de Selliers/Pierre Nothomb

Le risque financier pour l'Etat

Guy de Selliers : Je n’ai pas la prétention de pouvoir juger en pleine connaissance de cause ce qui est le plus prudent pour l’Etat. Ce qui me paraît cependant évident, c’est que l’on est encore loin d’être sorti de la crise et que le secteur bancaire en particulier reste très vulnérable. Dans ce contexte difficile, l’adossement à BNP me paraît comme la solution la plus prudente pour l’Etat car, BNP étant une des banques perçues comme les plus solides et qui bénéficie du soutien de l’Etat Français, l’Etat belge ne court plus le risque de devoir tout seul soutenir Fortis Banque dont les besoins de financement à court terme sont encore de plusieurs dizaines de milliards. Je ne dis pas que ce risque est immédiat mais je défie qui que ce soit d’affirmer que ce risque est maintenant inexistant. Il me paraît donc prudent pour l’Etat de privilégier une solution qui lui permet de préserver au mieux ses ressources pour pouvoir soutenir, s’il le fallait, d’autres pans de l’économie belge.

Pierre Nothomb : Le plan alternatif est parti de l’hypothèse de base qu’il ne pouvait pas augmenter le risque ou demander d’investissement supplémentaire de la part de l’Etat belge. Au contraire, nous pouvons dire que le rapport risk/return est plus favorable à l’Etat, dans la mesure où certaines garanties octroyées par l’Etat belge bénéficient in fine au groupe français. Le plan B est créateur de valeur pour l’économie belge. Il permet de conserver des centres de décision et de compétence importants en Belgique et sera moins lourd au niveau de l’emploi. Nous demandons seulement à l’Etat belge de faire comme tous les autres pays d’Europe avec leurs banques, c’est-à-dire de faire bloc avec les actionnaires et de maintenir en Belgique la plus ancienne institution financière du pays. Où en serait BNP à l’heure actuelle sans l’injection de capital de l’Etat français (soit 5,1 milliards d’euros) il y a quelques semaines, alors que ses ratios de solvabilité sont déjà en bas de classement européen ?

L'intérêt des actionnaires

Guy de Selliers : Le Premier ministre l’a clairement dit : c’est soit le "deal" BNP, soit on en revient au "deal" du mois d’octobre 2008. Il n’y aura pas de "deal" du genre proposé par l’équipe Modrikamen/Deminor. En cas de non, l’Etat a les moyens légaux de forcer la mise en œuvre des protocoles d’octobre et l’actionnaire risque fort de se retrouver avec bien peu. Voter contre le deal BNP, c’est faire le jeu de Ping An qui, vu ses intentions annoncées de demander une compensation à L’Etat au titre d’accords bilatéraux entre la Chine et la Belgique, a probablement ses propres raisons de voter contre. C’est aussi faire le jeu de ceux qui n’ont rien à perdre en perpétuant l’incertitude et les conflits juridiques. Par contre, le "Nouveau Fortis" qui sortira du deal sera une bonne et saine compagnie d’assurances avec des ratios de solvabilité très élevés et un portefeuille d’investissement de 48 milliards dont seulement 3 pc en actions ou produits structurés. Avec 14,6 milliards d’euros de primes par an, un portefeuille de produits diversifiés, une position de leader en Belgique et des bons relais de croissance à l’internationale, avec un partenariat prometteur avec BNP Paribas et des moyens financiers importants, nous aurons de réelles possibilités d’avenir. Il est faux de dire que nous continuerons à souffrir de l’héritage du passé. Avec 3,4 milliards de cash, nous serons une des sociétés d’assurances européennes les mieux capitalisées.

Pierre Nothomb : Le plan B s’appuie sur la reconstruction d’un groupe de Banque-Assurance stratégiquement cohérent et financièrement fort. C’est un point essentiel du projet industriel, car 70 pc du chiffre d’affaires généré par Fortis Insurance Belgium proviennent du réseau bancaire détenu par Fortis Banque. Les actionnaires doivent se rendre compte qu’il est destructeur de valeur de vouloir scinder les entités d’assurances et de banque car une partie importante de la valeur d’une compagnie d’assurances se trouve dans son réseau de distribution. Le plan B permet de voir Fortis Banque progressivement revenir dans le giron de Fortis Holding. La banque a des ratios de solvabilité parmi les plus hauts d’Europe, bien plus élevés que ceux de BNP Paribas. La banque est rentable à l’heure actuelle, mais peut encore largement augmenter sa capacité bénéficiaire dans les trois ans à venir. La liquidité de la banque est restaurée. A ce jour, elle n’a plus besoin d’intervention particulière ni de la BNB, ni de la BCE, ni de la part de BNP Paribas. En décidant de voter "non" à la vente à la BNP, l’assureur chinois Ping An montre que le projet alternatif "tient la route". On ne peut pas le suspecter de voter en fonction d’un quelconque sentiment belgicain. Enfin, nous avons mesuré un potentiel de création de valeur important pour les actionnaires en cas d’application du plan alternatif, et cela à un horizon de 3 ans.

L'intérêt pour Fortis Banque

Guy de Selliers : La solidité financière de Fortis Banque dépend à mon avis de trois facteurs principaux. D’abord, il faut éliminer l’incertitude. Si le non l’emporte, il y aura une longue période d’incertitude ponctuée de batailles juridiques, incertitude qui sera très dommageable au fonds de commerce de la banque, à ses clients et à ses employés. Ensuite, il faut assurer le financement de la banque quelle que soit l’évolution de la conjoncture qui reste des plus précaires. Faire partie du groupe BNP me paraît une solution plus sûre de ce point de vue qu’un "stand alone" où l’Etat ne serait même plus majoritaire. N’oublions pas que lorsque l’Etat détenait près de 50 pc de Fortis Banque, cela n’a pas empêché la banque de se retrouver au bord de la faillite. Enfin, il faut assurer sa profitabilité à long terme. Un des facteurs principaux de la profitabilité d’une banque est son coût de financement. Il me paraît assez certain que le coût de financement de BNP sera inférieur à celui d’une Fortis Banque en "stand alone" qui sera vu par les marchés financiers, dont elle dépend, comme une banque régionale avec un portefeuille d’actifs de qualité variable et avec une réputation fort ternie. Je note aussi que la direction de la banque ainsi que ses principaux syndicats se sont prononcés en faveur du "deal" BNP.

Pierre Nothomb : Comme je l’ai souligné plus haut, Fortis Banque est une des banques les mieux capitalisées d’Europe.

Elle est donc bien armée pour amortir les effets de la crise que nous connaissons. Même si la banque n’a pas fait appel à la garantie de l’Etat, comme Dexia l’a fait, elle bénéficie de la présence de celui-ci dans son capital. C’est un élément primordial du projet alternatif. L’Etat doit rester actionnaire de la banque pour environ 50 pc, et cela pour quelques années. Au niveau des actifs structurés, le projet alternatif n’a fait que substituer Fortis Holding et Fortis Banque à la BNP. On s’est aperçu que l’exposition de la BNP était très faible, mais que son potentiel de bénéfice était très important. Nous avons en revanche remarqué que la vente de Fortis à la BNP avait un impact positif significatif sur la solidité financière de la BNP.

L'impact sur l'économie belge

Guy de Selliers : Le plus important pour l’économie est de préserver la capacité du système bancaire de remplir son rôle de mobilisateur de l’épargne et de financement de l’économie. Aujourd’hui, il me paraît encore nécessaire de privilégier les solutions qui permettent à la banque de remplir son rôle le mieux possible. L’intégration au groupe BNP, avec son accès aux marchés des capitaux, sa panoplie complète de services et son réseau mondial, ne peut que renforcer la capacité de Fortis Banque de servir ses clients et de financer l’économie belge. La Belgique va-t-elle perdre un instrument important de sa force économique ? Cela est discutable car avoir une banque indépendante mais de capacité limitée n’est pas forcément une source de force économique. On aurait tous souhaité avoir une grande banque belge saine et forte mais, malheureusement, dans cette situation de crise profonde, ce n’est pas réaliste. De toute façon, des engagements fermes ont été pris pour que les centres de décisions restent en Belgique et c’est aussi dans l’intérêt de BNP de s’assurer que la banque Fortis garde sa pleine personnalité belge. Je comprends aussi la tristesse et la nostalgie qu’éprouvent certains qui regrettent la vente d’une grande institution belge à une autre banque européenne et, dans une certaine mesure, je la partage. Mais il faut être réaliste.

Pierre Nothomb : Fortis Banque collecte 40 pc de l’épargne de notre pays. Cette épargne, elle la redistribue en finançant des projets et des investissements de ménages et d’entreprises belges. La banque est un peu le "cœur" de l’économie. Nous estimons qu’il y a un très grand risque que nos entreprises aient plus de difficultés à se financer à l’avenir, que cela puisse avoir un impact sur les investissements, et donc sur l’économie belge dans son ensemble. Par ailleurs, qui d’entre nous ne connaît pas un ami, un parent ou une connaissance qui a fait une partie de sa carrière à la "Générale" ou chez Fortis. Cette institution a été un excellent tremplin pour nos cadres, nos universitaires, nos managers, qui ont pu exercer leur talent dans une entreprise où leur nationalité n’était pas un handicap.