L’économie verte, viable ?

Cette année encore, malgré le ralentissement économique, les dépenses en R&D (recherche et développement) des entreprises de la chimie et des sciences de la vie continuaient d’augmenter pour atteindre le chiffre jamais égalé de 2,34 milliards d’euros.

L’économie verte, viable ?
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Yves Verschueren, Administrateur délégué de essenscia.

Yves Verschueren, Administrateur délégué de essensciafédération de l'industrie chimique et des sciences de la vie

Cette année encore, malgré le ralentissement économique, les dépenses en R&D (recherche et développement) des entreprises de la chimie et des sciences de la vie continuaient d’augmenter pour atteindre le chiffre jamais égalé de 2,34 milliards d’euros. Aucun secteur industriel ne peut se prévaloir d’un tel engagement pour l’innovation. Pour rappel, à lui seul, notre secteur représente la moitié des dépenses en R&D de l’ensemble du secteur privé et ce budget est augmentation constante depuis 10 ans

Autrefois accusée d’être d’abord "part of the problem", notre industrie est aujourd’hui avant tout "part of the solutions". Car plus que jamais, notre monde est confronté à d’importants défis : réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles, pénurie annoncée des énergies fossiles, approvisionnement en eau et en nourriture d’une population mondiale en pleine croissance, accès aux soins de santé pour tous .

Sans innovation, pas d’issue possible à ces enjeux planétaires. C’est pourquoi nos entreprises investissement chaque année des milliards d’euros afin de développer de nouveaux produits qui contribuent à l’amélioration de la qualité de vie et au développement durable. Ainsi, nos voitures ne cessent de devenir plus légères, plus sûres, et moins énergivores.

Dans quelques mois, le "Solar Impulse", un avion propulsé à l’énergie solaire effectuera son premier vol expérimental, sans carburant ni pollution. Demain, de plus en plus de bio-raffineries transformeront des ressources renouvelables en matières premières et en biocarburants et ce, sans mettre en danger les besoins alimentaires de la population. L’innovation nous aide aussi à produire de l’électricité par des voies nouvelles telles que les cellules photovoltaïques, la pile à combustible ou les éoliennes. Ou encore à améliorer l’isolation dans nos maisons.

Après la "maison passive" qui permet aujourd’hui de se chauffer, de s’éclairer et de cuisiner sans consommer d’énergie, nous aurons demain la "maison active" qui produira de l’énergie au lieu d’en consommer. Partout dans le monde, la contagion de nombreuses maladies est évitée grâce aux techniques et aux produits d’assainissement et de traitement de l’eau. Les conduites en polyéthylène, qui servent à acheminer l’eau, réduisent à elles seules les pertes en eau potable de 15 à 60 %. Quant aux biotechnologies, elles ouvrent elles aussi à des fantastiques opportunités. Qu’on songe seulement aux avancées de la biopharmacie qui, grâce aux vaccins, permet aujourd’hui déjà de lutter efficacement contre les principales pandémies. Mais aussi aux produits lessiviels biodégradables, aux bioplastiques fabriqués à partir de l’acide lactique issu de la fermentation du sucre, aux biocarburants fabriqués à partir de micro-algues et dont la culture sur des terres arides offrirait un rendement entre 10 à 30 fois supérieur à celui des plantes agricoles

Tous ces projets font partie de notre engagement pour une chimie durable. L’avenir de notre industrie passe plus que jamais par l’innovation, une innovation entièrement tournée vers la réponse aux enjeux de notre planète.

Laurent Minguet, Président du cluster Tweed, auteur de "9 milliards, le futur maintenant"

L’économie verte est un des piliers du développement durable. Il s’agit d’une économie permettant notre développement sans entraver celui des générations futures. Ce développement s’alimente exclusivement d’énergie et de matériaux renouvelables. Il ne produit pas de déchets qui s’accumulent dans l’environnement.

Je prendrais le contre-pied : "L’économie verte est la seule viable sur le long terme". En effet, une économie basée sur des intrants non renouvelables n’est pas pérenne. Ainsi, la chasse au mammouth a disparu avec les pachydermes qu’elle éradiquait. L’exploitation du charbon en Wallonie a cessé d’être viable. Les véhicules énergivores ont permis la croissance de GM puis ont causé sa faillite. Le marché des CFC qui diminuaient la couche d’ozone, fut interdit, il y a 20 ans par le protocole de Montréal.

Sur le court terme, une économie non durable peut être plus compétitive qu’une économie durable souvent par méconnaissance de ses désavantages. Ainsi, des meubles en bois tropicaux provenant de déforestation sont un peu moins chers que ceux fabriqués avec du bois de forêts durables tant qu’on n’internalise pas les problèmes liés aux exploitations non durables : désertification, changement climatique, perte de biodiversité

De tout temps, des produits illégaux, de contrebande voire volés ont pu être proposés à meilleur prix que les produits respectueux des règles de marché. Mais piller la nature ou une société afin de proposer des produits moins chers, ce n’est pas du développement et encore moins du développement durable. Ainsi l’amiante qui était la panacée comme matériau isolant de construction s’est avéré catastrophique par la suite au point d’annuler la valeur de certains bâtiments comme celui du Berlaimont dont la restauration a coûté plus cher que sa construction. Il ne faut cependant pas interdire tout produit qui cause un impact sur l’environnement.

Une chaudière à bois, par exemple, rejette des polluants dans l’atmosphère. Une centrale hydroélectrique peut parfois blesser une anguille ou, une éolienne, un oiseau. Un véhicule électrique peut aussi causer un accident. La satisfaction de nos besoins nécessite des solutions qui ne sont pas exemptes d’effets secondaires.

Il nous appartient d’effectuer une balance d’intérêt à la lumière des statistiques dont nous pouvons disposer. Supposons, par exemple, qu’on trouve un vaccin absolu contre le sida mais qui provoque une crise cardiaque chez une personne sur un million. Devrions-nous continuer à vivre et mourir sans ce vaccin sous prétexte qu’il tue parfois sachant qu’en contrepartie, il sauve mille fois plus de vies ? Assurément non car un tel raisonnement aurait conduit à interdire l’anesthésie totale, la ceinture de sécurité, le déplacement à bicyclette, l’électricité sous prétexte qu’on recense des décès liés à ces progrès.

Cette difficile balance d’intérêts qui doit constamment être réévaluée doit être prise en charge par les gouvernements agissant pour l’intérêt global et non celui d’industries nationales. L’industrie ne peut être juge et partie des produits qu’elle propose au marché. Mais le pouvoir politique doit veiller à ne pas brider le développement durable sous prétexte qu’il cause des problèmes quand ils sont moindres que les bienfaits qu’ils apportent.


Yves Verschueren, Administrateur délégué de essenscia, fédération de l'industrie chimique et des sciences de la vieLaurent Minguet, Président du cluster Tweed, auteur de "9 milliards, le futur maintenant"