Il y a 20 ans éclatait la bulle spéculative japonaise

Le 29 décembre 1989, l’indice Nikkei terminait l’année à près de 39 000 points. Un niveau absolu que l’on ne reverra plus.

Il y a 20 ans éclatait la bulle spéculative japonaise
©Vincent Touraine
Vincent Touraine, à Tokyo

Le taxi qui nous conduit à la "Tower Residence Yotsuya" connaît bien l’endroit. "C’est la Bubble Tower , lance-t-il. Il y en a d’autres à Tokyo, ajoute-t-il. Il y a aussi celle-là, à Shinjuku-Ouest" , dit-il en pointant son GPS. Dans le quartier cossu de Yotsuya, tout le monde connaît l’histoire de cette tour, symbole de la flambée immobilière de la fin des années 80. Sa construction, lancée en janvier 1990, sera suspendue quelques mois plus tard, victime du retournement du marché. Il faudra attendre 2002 pour que les travaux reprennent et qu’elle soit achevée ! Difficile de faire parler les gens qui passent à proximité, comme si le bâtiment portait malheur. Une vieille femme qui presse le pas préfère ne pas s’appesantir sur cette "tour fantôme" comme elle l’appelle.

L’époque où les projets immobiliers s’arrachaient à prix d’or dans la capitale nippone est bel et bien révolue. Pourtant, il y a vingt ans tout juste, personne ou presque n’imaginait que le système puisse s’effondrer. Le Japon était riche, si riche que les Etats-Unis s’inquiétaient pour leur leadership mondial. C’était l’époque où les Japonais rachetaient le Rockefeller Center à New York, symbole du capitalisme américain. La spéculation foncière était telle que le terrain du Palais Impérial, situé en plein cœur de Tokyo, valait, paraît-il, autant que l’ensemble de l’état de Californie !

Rien n’était trop beau pour les entreprises qui dépensaient sans compter. Seiji, ancien représentant d’un laboratoire pharmaceutique, croisé dans le quartier d’affaires de Marunouchi, avoue qu’il dépensait "jusqu’à 5 millions de yens (38 000 euros) par mois" en notes de frais pour distraire ses clients : restaurants de luxe, boîtes de nuit branchées, week-ends au golf Tout y passait ! Pour Jean-Pierre Bernardino, ancien patron de Danone dans l’Archipel, et qui dirige aujourd’hui la filiale nippone du groupe Puratos, "le Japon de la bulle ressemblait à un énorme Disneyland".

Mais un beau jour, la mécanique s’est grippée. Après avoir frôlé les 39 000 points en clôture, lors de la dernière séance boursière de 1989, le Nikkei s’est mis à baisser, irrémédiablement. Quelques mois plus tard, l’immobilier prenait la même direction.

L’économie japonaise allait connaître un véritable effet dominos : baisse des marchés, perte de confiance des milieux d’affaires, krach de l’immobilier, montée du chômage, récession Au total, dix ans de marasme, "une décennie perdue", disent les Japonais quand ils évoquent cette période. Après une courte reprise, les choses se sont de nouveau compliquées avec la crise financière de l’automne 2008. Midori, petite grand-mère dynamique, fraîchement débarquée de son train à Tokyo Station, se lamente : "Aujourd’hui, on ne sait même pas si nos grandes entreprises seront encore là demain !"

En deux décennies, les choses ont bien changé au Japon : fin de l’emploi à vie, hausse de la précarité, concurrence de la Chine L’insouciance a laissé place au doute.

Pour les enfants de la bulle, qui ont 20 ans aujourd’hui, le plus dur ne fait que commencer.