Des quotas de femmes au top des sociétés?

Présidente de la commission "Femmes et entreprises", Dominique Estenne, qui fut elle-même cadre supérieur et chef de PME, cofondatrice du "Women’s Forum" de Deauville, évalue la présence des femmes dans les conseils d’administration et les comités de direction des sociétés. La mixité peu prioritaire, révèle McKinsey En France, l’arbre qui cache (mal) la forêt

Pierre Loppe
Des quotas de femmes au top des sociétés?
©Johanna de Tessières

Entretien

Présidente de la commission "Femmes et entreprises", Dominique Estenne, qui fut elle-même cadre supérieur et chef de PME, cofondatrice du "Women’s Forum" de Deauville, évalue la présence des femmes dans les conseils d’administration et les comités de direction des sociétés. Le déficit par rapport aux hommes est criant.

En dépit du discours ambiant, la situation des femmes reste très défavorable…

Depuis 2003, année de notre création, la situation n’évolue guère. Le pourcentage de femmes membres des CA et des comités reste marginal. Il ne dépasse pas 8 %, ce qui nous relègue en queue de peloton européen. Il y a même plutôt une régression et les chiffres n’évoluent pas de façon naturelle. Au même moment, on constate que toutes les entreprises se prononcent en faveur de la mixité.

Certains pays montrent l’exemple…

Soixante-huit pourcent des compagnies européennes ne comptent aucune femme au sein de leur comité exécutif alors que ce chiffre est de 11 % aux USA. Le pourcentage de femmes au top a fort grandi en Norvège depuis la loi de 2004 instaurant des quotas, de 22 à 44 % en 2008, en Suède (27 %) et en Finlande (26 %). La France est en bonne voie (lire ci-contre).

Malgré l’objectif affiché, rien ne change…

A une exception près: nos entreprises ont pris des mesures en faveur de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Les entreprises se sont aussi ouvertes à la parentalité et les hommes en bénéficient tout autant. Mais pour ce qui est de propulser les femmes au niveau des instances dirigeantes, c’est l’échec.

Pour quelle raison, avant tout?

Les hommes fonctionnent par réseaux. Ils se connaissent et ont l’habitude de se coopter entre eux. A la limite, la nomination est faite avant que la place ne s’ouvre. Les quotas invisibles, c’est un frein énorme. Les femmes ont du mal à faire leur trou bien qu’elles représentent 50 à 60 % des étudiants des universités ou des grandes écoles. On les retrouve au niveau du management, fort peu dans les CA ou les comités.

Et pourtant, des femmes arrivent au top comme à La Poste ou chez Belgacom…

En l’occurrence, il s’agit de nominations politiques. Les femmes qui gravissent les échelons dans le privé sont récompensées pour leur carrière, c’est très différent.

Les bons chiffres étrangers ont-ils été obtenus exclusivement grâce aux quotas?

De l’avis général, c’est le seul moyen de faire avancer les choses.

Vous-même y étiez opposée jusqu’ici…

C’est vrai, pensant que les femmes n’allaient pas gravir les échelons en raison d’une décision politique! Nous croyons aujourd’hui qu’au bout de cinq ou six ans, si le résultat est atteint, les entreprises pourraient retrouver leur liberté.

Il est temps de lancer la dynamique…

Il faut que les choses bougent. Sans quotas, ça n’ira pas. La Norvège avait prévu des sanctions en cas de non-respect de la loi mais n’a jamais dû y recourir. C’est édifiant.

Les femmes sont-elles disponibles?

Le vivier est impressionnant. Pourquoi y en a-t-il tant en France dans le CAC 40? C’est bien qu’elles existent! En Belgique aussi, les femmes sont compétentes et disponibles!

Quel a été l’impact de la crise?

Elle a joué un effet déclencheur. On a dit: "Ah, si les femmes avaient été là, ce ne serait pas arrivé!" C’est excessif même s’il est clair que les femmes sont un atout et que les hommes et les femmes sont complémentaires. Les femmes sont pragmatiques et moins accrochées au pouvoir. Quand elles ont un objectif en vue, elles mettent tout en œuvre pour y arriver. Personne n’est meilleur. La mixité est un plus pour l’entreprise, c’est un facteur de croissance.

La ministre de l’Emploi, Joëlle Milquet, prône ouvertement les quotas…

En l’absence d’un consensus entre les partis, je pense qu’elle va aller au bout de sa logique.

La FEB est résolument contre…

J’avoue que je ne comprends pas. Thomas Leysen est pour chez Umicore. Plus il y aura de femmes au CA du patronat, mieux ce sera.