Convergence au bout du fil

Les acteurs du secteur des télécoms ont-ils une vue à court terme ou sont-ils forcés de distinguer dans les limbes les grandes tendances sur les 10 années à venir ? Nous avons rencontré Benoît Scheen, le patron de Mobistar, sur "sa" vision du futur.

Patrick Van Campenhout
Convergence au bout du fil

Entretien

Les acteurs du secteur des télécoms ont-ils une vue à court terme ou sont-ils forcés de distinguer dans les limbes les grandes tendances sur les 10 années à venir ? Nous avons rencontré Benoît Scheen, le patron de Mobistar, sur "sa" vision du futur.

Pourriez-vous synthétiser les grands principes qui dirigent aujourd’hui le secteur ?

Le mot qui prévaut aujourd’hui est "convergence". La convergence entre trois mondes : l’informatique, les télécoms et les médias au sens large du terme, c’est-à-dire les producteurs de contenus. Et cela aussi bien du point de vue des entreprises que de celui des particuliers. On assiste à un savant mélange entre l’informatique et les télécoms, mais aussi entre les contenus et les supports sur lesquels ils voyagent. On est toujours dans une phase de migration - elle est presque terminée pour les grands opérateurs en Belgique - qui voit les télécoms traditionnels (le transport de voix) passer, selon des protocoles spécifiques, sur des réseaux informatiques qui empaquettent les voix et transfèrent des "bits et des bytes" d’un appareil à un autre. C’est la fin, pratiquement, de la "modulation", c’est-à-dire de la téléphonie traditionnelle. On parle maintenant essentiellement de réseaux IP (Internet Protocol). De la même manière, les opérateurs télécoms se chargent de faire parcourir des contenus divers selon les mêmes protocoles, en utilisant la technologie et les réseaux informatiques. Par ailleurs, il y a aussi un rapprochement qui a lieu entre d’une part ceux qui fournissent du contenu, les médias, et ceux qui les transportent. On pourrait considérer que, jusqu’à présent, les opérateurs télécoms étaient plutôt des transporteurs de voix ou de données. Ils deviennent de plus en plus aussi fournisseurs de contenus, et on voit, dans le même temps, de plus en plus de fournisseurs de contenus devenir eux-mêmes transporteurs. J’en prends pour exemple une entreprise comme Google qui portait des données et qui est devenu un fournisseur de solutions informatiques avec, notamment, le système opérationnel Androïd destiné aux smartphones, et qui vient d’annoncer son intention de se lancer dans la télévision via Google TV, et enfin dans le développement d’un réseau télécoms, pour y faire passer ses contenus. Quoique Google est encore plutôt un agrégateur de contenus. Mais, bref, c’est une modification importante d’un acteur de premier plan. A l’inverse, on voit de plus en plus d’opérateurs télécoms qui deviennent, non plus seulement des transporteurs de contenus mais des éditeurs de contenus. Prenons notre principal actionnaire, France Télécom, qui sous sa marque "Orange" est distributeur de contenus en France depuis plusieurs années, mais a aussi sa propre chaîne de production de retransmission des matches de foot, mais aussi Orange Cinema, et crée des contenus.

Avec les moyens d’un groupe de médias ?

Oui, les coûts de retransmission du foot, c’est 280 millions d’euros par an, et il y a près de 1 000 personnes qui travaillent à temps plein sur la production de contenus, rien que pour la France. On voit cela en Belgique aussi, et ailleurs en Europe. Il y a donc de moins en moins de différences, de frontières entre ces mondes. Idem pour le marché professionnel où on parle aussi de convergence, mais d’une convergence assez classique, entre la voix, les données et l’informatique. On n’utilise plus ici un réseau classique de télécoms, mais un LAN (réseau filaire) ou un WAN (réseau sans fil), avec un seul fournisseur, un intégrateur, pour regrouper la gestion du réseau, de la téléphonie, de l’accès à internet, etc.

Est-ce que cette agrégation de compétences va se traduire par des économies d’échelles préjudiciables à l’emploi ?

On va en tout cas assister à un remodelage du secteur. On va voir une consolidation des entreprises existantes, comme on l’a vu dans d’autres secteurs tels que l’informatique d’où n’émergent plus aujourd’hui que quelques grands noms après 20 ans de consolidation. Quand vous regardez le monde des télécoms, il est encore très morcelé. En Europe, il y a un très grand nombre de petits acteurs nationaux. Si vous regardez la situation aux Etats-Unis, vous n’y voyez plus que quatre grands opérateurs dans le secteur des télécoms mobiles pour un marché de 280 millions d’habitants. En Chine et en Inde c’est pareil En Europe, pour 300 millions d’habitants, on a encore des dizaines d’opérateurs. Je pense que les petits opérateurs isolés, limités à un marché de petite taille ou à un marché national, ou pire régional au sein d’un pays, vont avoir de plus en plus de mal à investir pour rester au niveau technologique adéquat, ou pour tenir le cap au sein des convergences actuelles qui vont demander des compétences spécifiques. Il sera difficile pour de petits opérateurs, comme dans notre pays, de tenir le coup à long terme - 5 ans, 10 ans - sans nouer des accords de partenariat, au moins avec des acteurs de grande stature. On ne pourra pas rester isolé.

Pour des raisons d’investissement ?

Oui, on est ici dans un marché qui est caractérisé par un besoin intensif d’investissements. Chez Mobistar, par exemple, nous avons été obligés de payer des centaines de millions d’euros rien que pour pouvoir commencer à travailler. Et pour continuer, nous investissons 10 % de notre chiffre d’affaires, ce qui est dans la moyenne du secteur des télécoms. Pour revenir à votre question sur l’impact des convergences, je vous signale que la bonne nouvelle à propos des investissements consentis dans le secteur, c’est qu’ils se font à l’échelle locale. Nous n’investissons pas en Inde ou aux Etats-Unis pour développer du software, comme dans l’informatique, et cela se traduit par des emplois locaux.