L’homme qui a vendu Skype deux fois !

Tirer les leçons de ses échecs est une chose. Faire de la fatalité une opportunité en est une autre. Niklas Zennström, le cofondateur de Skype, le numéro 1 de la téléphonie gratuite sur Internet vendu cette semaine à Microsoft pour 8,5 milliards de dollars, est expert dans les deux catégories.

Stéphanie Fontenoy

Portrait Correspondante aux Etats-Unis Tirer les leçons de ses échecs est une chose. Faire de la fatalité une opportunité en est une autre. Niklas Zennström, le cofondateur de Skype, le numéro 1 de la téléphonie gratuite sur Internet vendu cette semaine à Microsoft pour 8,5 milliards de dollars, est expert dans les deux catégories. Quand Kazaa, son logiciel de partage entre particuliers de musique et de films, est attaqué pour violation de droits d’auteur et risque de subir le même sort que Napster, l’entrepreneur suédois et son partenaire danois, Janus Friis, le revendent pour une bouchée de pain à une chaîne australienne en 2001. Trop tôt, sans doute. Si c’était à refaire, "je l’aurais créé cinq ans plus tard, j’aurais limité l’échange de contenu à de la vidéo. J’aurais construit cela comme un site web et je l’aurais appelé YouTube !", expliquait-il récemment lors d’une conférence à Paris.

Lancer Kazaa, en plein éclatement de la bulle Internet, n’a pas été une sinécure. Une période de vaches maigres au cours de laquelle Niklas et sa femme Catherine partagent leur toit avec Janis Friis. "Ma femme a été très compréhensive, elle avait un bon poste dans une société de télécommunication avec un bon salaire, elle pouvait payer le loyer et mettre le pain sur la table", se souvient-il.

Le trio ne savait alors pas encore que ce passage à vide allait lui être providentiel. Fauchés, Niklas Zeenström et Janus Friis cherchent désespérément le moyen le meilleur marché pour appeler leurs associés basés dans d’autres capitales européennes. Ils réalisent très vite que la technologie "peer to peer" (P2P), développée pour leur logiciel Joltid et Kazaa, a le potentiel de révolutionner la téléphonie. Skype naît en 2003, profitant de l’évolution grandissante de la bande passante, et compte aujourd’hui 660 millions d’inscrits et un nombre moyen de 145 millions d’utilisateurs par mois.

A 45 ans, Niklas Zeenström est un homme d’affaires écouté et respecté des deux côtés de l’Atlantique, un profil à part dans un univers dominé par les Américains. Contrairement aux génies créatifs derrière Facebook, Google, Twitter, Apple ou Microsoft, le patron de Skype n’a pas fait germer ses idées dans la Silicon Valley, mais entre sa Suède natale et Londres, où il base ses affaires. L’important, selon lui, est de penser "global". "Si vous ne pensez pas en grand, vous avez peu de chance de le devenir. Nous nous sommes assurés dès le début que Skype soit une société internationale [ ]. Internet ne connaît pas de frontières", a-t-il expliqué à la revue "Wire". Il n’a pas froid aux yeux.

En 2005, il vend Skype à eBay pour 2,1 milliards d’euros (2,6 milliards de dollars) pour le racheter, grâce à un consortium d’investisseurs, quatre ans plus tard pour seulement 1,9 milliard. Il avouera plus tard que la valeur de la compagnie avait été surévaluée. Dans la foulée, M. Zeenström crée le site de partage de vidéos sur Internet Joost. Il utilise désormais son succès et sa fortune estimée à 368 millions d’euros, en 2010, pour financer de nouveaux projets innovants au sein de sa société d’investissements Atomico, basée à Londres. Rien ne prédestinait le Suédois à une carrière dans les affaires, si ce n’est une furieuse envie de réussir. "Personne dans ma famille n’est entrepreneur", a-t-il confié dans les colonnes de "Wire". "Mes parents étaient enseignants. Mais très tôt, à l’école en Suède, j’ai su qu’un jour, je voudrais diriger ma propre compagnie, car c’est le seul moyen de faire de l’argent. Je voulais prouver aux autres et à moi-même que je pouvais faire de grandes choses."

Après des études à l’université d’Uppsala en gestion des affaires et en génie physique, et une année aux Etats-Unis, à l’université du Michigan à Ann Arbor, Niklas Zennström occupe plusieurs postes dans les télécommunications en Europe, chez Télé2 puis comme P.D.G. du portail everyday.com. Détenteur du titre d’Entrepreneur de l’année 2006 du European Business Awards et de European Voice, classé parmi les 100 personnes les plus influentes la même année par le magazine "Time", M. Zennström n’en reste pas moins un personnage discret, malgré une stature de plus de 1,85 mètre. "Il est très privé, il ne cherche pas l’attention du public", explique un de ses amis au "Wall Street Journal". Autre trait de caractère : sa persévérance. "Souvent, vous êtes le seul à croire en ce que vous faites. Tout le monde autour de vous se dit : " Pourquoi ne pas laisser tomber ? Tu ne vois pas que ça ne marche pas ? Vous vous demandez alors : est-ce qu’ils ont raison ou est-ce que j’ai raison ?" Il nous a fallu un an pour lever les fonds pour Skype. Nous avons rencontré 26 "venture capitalistes" en demandant 1,5 million d’euros et étions préparés à leur céder un tiers de la compagnie. Mais personne ne voulait investir." Conformément à ses principes, Niklas Zennström a rebondi depuis, très haut.


16 février 1966 : naissance de Niklas Zennström en Suède. Il est marié à Catherine, une Française, et n’a pas d’enfant. Il vit dans le quartier de Kensington à Londres. Diplôme : MBA et Master en Sciences physiques à l’université d’Uppsala. Premier emploi : stagiaire à Télé2. 2001 : il cofonde Kazaa avec Janus Friis, Joltid et Altnet. 2003 : il invente Skype avec Janus Friis. 14 octobre 2005 : il vend Skype à eBay pour 2,1 milliards d’euros. Niklas Zennström reste le P.D.G. de Skype jusqu’en septembre 2007. Il crée Joost, une plateforme vidéo en ligne. 2006 : il crée sa société d’investissement Atomico à Londres. En 2009, il fait partie d’un consortium qui rachète Skype à eBay pour 1,9 milliard d’euros. 10 mai 2011 : Skype est acheté par Microsoft pour 8,5 milliards de dollars. Zennström et Friis pourraient se partager un pactole d’un milliard de dollars.