L’obsolescence programmée, acceptée ?

Pour quelles raisons une brosse à dent en fibres high-tech s’use-t-elle en quelques mois au contact de votre mâchoire ? Pourquoi les lampes économiques, censées durer de 8000 à 70000 heures, se mettent-elles à clignoter après deux mois quand elles ne grillent pas tout simplement après quelques semaines.

Patrick Van Campenhout
L’obsolescence programmée, acceptée ?
©Jean Luc Flemal

Analyse

Pour quelles raisons une brosse à dent en fibres high-tech s’use-t-elle en quelques mois au contact de votre mâchoire ? Pourquoi les lampes économiques, censées durer de 8000 à 70000 heures, se mettent-elles à clignoter après deux mois quand elles ne grillent pas tout simplement après quelques semaines. Pourquoi, compte tenu de l’évolution des techniques, des technologies et des matériaux composites, n’est-on pas capable de fabriquer des machines inusables ? Parce que ces objets, ces machines ne sont tout simplement pas conçus pour durer. Si vous cherchez un peu, vous allez découvrir autour de vous une foule d’objets usuels programmés pour ne vivre qu’un temps.

Programmés ? Un constructeur automobile coréen, Kia Motors, fait ses premières armes sur le marché belge. Il propose une garantie de 7 ans pièces et main-d’œuvre, transférable en cas de revente, sur ses véhicules. Dans le monde des voitures haut de gamme, on ricane, mais on n’ose offrir plus de deux années de garantie sur ce qui fait d’une voiture un engin mobile Où est le problème ? Le problème serait - est - économique.

Dans une excellente émission qui vit toujours sa vie sur YouTube, la chaîne ARTE ("Prêt à jeter") a fait le tour de la question, déclenchant une réflexion profonde chez ses téléspectateurs, à propos de "l’obsolescence programmée". Si le terme obsolescence vous intrigue, peut-être que "désuétude planifiée" vous convient mieux ou "vie limitée" ? Sachez qu’il y a derrière ce concept une manière de gérer le développement économique des entreprises et l’économie tout court. L’économie de remplacement est alimentée par ce principe de mort programmée, d’usure, de décrépitude ou d’incompatibilité sur le long terme. Elle est d’évidence établie, planifiée par les constructeurs. Il en va d’ailleurs de leur survie, eux qui se battent pour la croissance et les revenus récurrents.

Le concept ne date pas d’hier. Mais il ressort aujourd’hui dans un large débat sur le développement durable au niveau de la planète. Que choisir ? Recycler et remplacer ou réparer ? Croître ou stagner ? Aux Etats-Unis, dans la ville de Livermore, en Californie, on a fêté il y a peu une ampoule électrique qui éclaire la caserne locale des pompiers sans discontinuer depuis 110 ans ! Une anomalie industrielle ? Non, en réalité, cette ampoule a été conçue et fabriquée avant que les fabricants ne se rendent compte que leurs ventes, explosives dans un premier temps, commençaient à stagner, voire à régresser. C’est que les fabricants de lampes à filament incandescent ont rapidement pris la mesure du problème et se sont concertés - entendus, en réalité - pour réduire à une moyenne de 1000 heures la durée de vie d’une ampoule. Cette association née dans les années 30, dénommée le Cartel de Phoebus (Philips, Osram, Tungsram et General Electric, notamment), a réussi à imposer cette norme au détriment de tout éventuel progrès technologique dans le secteur, et a même réussi à accroître ses marges en augmentant dans le même temps les prix moyens des ampoules.

Curieusement, et nonobstant les dénégations des représentants du secteur, alors que les pays de l’Union européenne abandonnent, aujourd’hui, ces fameuses ampoules à incandescence au profit d’ampoules économiques (en consommation d’énergie en tout cas), on assiste à une hausse concomitante des prix des ampoules admises à la commercialisation. Un hasard ? Sans doute.

C’est qu’aujourd’hui, les ententes industrielles sur les prix ou sur leurs composantes (durée de vie, qualité, rareté) n’ont pas très bonne presse dans un monde où devrait régner une saine concurrence.

Mais on ne s’étonne pas de voir des pièces d’appareils électroménagers, réalisées en plastique cassant ou sensibles aux rayons ultraviolets, se briser ou changer de couleur après quelques années. Or, on sait qu’il existe des matériaux offrant plus de résistance : on les voit notamment utilisés dans le matériel dit "professionnel". On se serait donc accoutumé à une certaine fragilité des choses ?

Un ingénieur en construction, dont les confrères contribuent, de facto, à la fabrication d’objet à durée de vie limitée, explique assez bien l’attitude des consommateurs face à un phénomène apparemment inacceptable : "C’est vrai qu’une voiture de plusieurs dizaines de milliers d’euros pourrait être construite pour durer plus de 5 ans ou de 200000 ou 300000 km, mais est-il amusant de passer 10 ans à rouler dans la même voiture ?"

L’analyse est amusante, mais elle est surtout pertinente. C’est, en effet, sur l’attrait de la nouveauté, de la séduction qu’est bâtie l’acceptation de l’obsolescence programmée aujourd’hui. Une fois encore, la technique est ancienne et on en a oublié les fondements. Or, c’est dans l’émergence du design industriel aux Etats-Unis que, dans les années 30, ces créateurs industriels vont programmer la mort "affective" des machines. L’électroménager, l’automobile, les vêtements sont autant de sujets à intégrer dans un concept de mode. On tend ainsi, par un design rendu familier et désirable, via un matraquage publicitaire élaboré, à pousser le consommateur à ne plus aimer ses objets "anciens", et à se détourner ainsi de leur valeur d’usage au profit de leur valeur d’image. Et il aime ça, le bougre ! Il en redemande, tant et si bien que les géants de l’industrie organisent eux-mêmes la récupération du matériel dont ils vantaient quelques années plus tôt la solidité et les performances.

Dans le genre, Apple, la marque montante dans le monde informatique grand public, fait particulièrement fort. Et ça passe très bien : sur son site de vente en ligne français (l’option n’est pas encore disponible en Belgique), le constructeur propose de revendre pour recyclage ou "refurbishing" les ordinateurs ou autres appareils portables. Cela se fait via un questionnaire électronique particulièrement efficace qui - sur base de l’état des batteries, de l’âge et du type d’appareil - détermine un prix de rachat du matériel usagé ou hors d’usage. Et chaque année, les appareils de la marque subissent un lifting parfois presque exclusivement cosmétique afin de pousser la clientèle à privilégier l’achat du dernier modèle. Dans la même démarche, le constructeur américain conçoit ses appareils en les rendant les plus hermétiques possibles. Impossible de démonter ces bêtes sans un mode d’emploi de toute manière introuvable. Et ce qui est vrai pour ces coûteux smartphones, tablettes et ordinateurs portables, l’est aussi pour un simple grille-pain dont les pièces cassantes sont rivetées ou collées. Que dire des imprimantes dont les recharges opaques ne sont pas (en tout cas pas facilement) rechargeables.

Dans l’émission consacrée par Arte à l’obsolescence programmée, on diffuse le témoignage d’un utilisateur découvrant un vice de fabrication poussant les consommateurs à acheter une autre machine - le nouveau modèle - en raison d’un coût de réparation supérieur à celui d’une nouvelle machine. On notera que la disparition de pièces de rechange ou leur prix excessif est une autre bonne manière d’imposer le renouvellement du matériel endommagé ou en panne. On le voit, l’obsolescence programmée est, dès lors, acceptée dans notre société. Mais est-elle pour autant acceptable ?