L’ex-RTT parée comme une mariée

Ça grenouille sec chez Belgacom même si les luttes intestines et les mouvements de cadres de haut niveau, ce n’est pas vraiment neuf. La lente mutation de l’ex-opérateur d’Etat pourrait passer par une privatisation totale. Un processus long de près de 20 ans.

L’ex-RTT parée comme une mariée
Patrick Van Campenhout

Ça grenouille sec chez Belgacom même si les luttes intestines et les mouvements de cadres de haut niveau, ce n’est pas vraiment neuf. Mais à l’heure où le gouvernement en gestation doit songer à transformer cette participation historique en bel argent - aux cours de Bourse actuels, la part de l’Etat belge en Belgacom (53,50 %) vaut un gros 4 milliards d’euros -, les infos qui sortent de l’ex-RTT font un petit peu tache.

Il y a l’aspect "people", gênant en termes de gouvernance avec les départs de cadres supérieurs et la tentative de réintégration d’une proche assistante refusée par le conseil d’administration. Mais dans une entreprise florissante, il est facile de faire l’impasse sur ce qui ne ressort pas immédiatement du "core business". Il y a aussi des nouvelles plus inquiétantes (la justice est saisie d’un dossier troublant) qui pèsent sur le sort du patron francophone de Belgacom. Ici, on attend, en s’appuyant sur la présomption d’innocence.

Mais entre-temps, on peut s’interroger sur le futur de cette entreprise incontournable dans un pays où elle contrôle une infrastructure de communication essentielle à la bonne marche de l’économie. Un des enjeux stratégiques actuels est évidemment la valorisation du groupe. Un groupe ? Depuis le temps de la libéralisation au début des années 1990, Belgacom a racheté des activités et des entreprises à la pelle, notamment dans le domaine de l’intégration de réseaux (Telindus par exemple). Belgacom a aussi réduit la concurrence de cette façon avec l’achat de Scarlet. L’entreprise dispose même d’une licence bancaire (avec le rachat de Tunz rebaptisée Ping-Ping).

C’est donc un très gros morceau duquel l’Etat se débarrasserait contre du cash dans une de ces opérations à court terme dont les politiques ont le secret. En lâchant la moitié de sa participation, soit 25 % du capital, l’Etat empocherait deux bons milliards d’euros. Mais est-il concevable de céder une partie de cet héritage du temps de la libéralisation ? On le sait, durant le processus de libéralisation entamé en 1992, le ministre des Télécoms de l’époque, un certain Elio Di Rupo, s’était fait le défenseur de cette participation de 50 % plus une action, censée défendre une entreprise, grosse pourvoyeuse d’emplois (27 000 employés en 1992), en accord avec le management de l’époque, notamment le boss John J. Goossens.

Quelles étaient les lignes directrices de la vision d’Elio Di Rupo dans ce dossier ? Nous avions accompagné le ministre des Entreprises publiques en 1995, lors d’un voyage de rencontre avec les acteurs du monde des télécoms aux Etats-Unis et notamment avec le groupe Ameritech, entré en 1996 dans le capital de Belgacom aux côtés de Tele Danmark et de Singapore telecom. "Si nous n’avions pas été là, on aurait assisté à un bain de sang social", nous confiait le ministre à l’époque. Ce rappel amène deux explications. D’abord le voyage aux Etats-Unis, un périple passant de la Silicon Valley (Californie), par Dallas (Texas) où se situaient de grosses entreprises de télécoms et de réseau, et Washington, siège administratif des autorités américaines, avec des rencontres de lobbyistes et d’attachés commerciaux susceptibles de faire ressentir l’importance des avancées technologiques américaines. On nous avait parlé là-bas d’ADSL, notion inconnue du public à l’époque, et de télévision à la demande testée par des spécialistes des réseaux alors que chez nous, la cassette vidéo VHS était la norme. L’autre explication est celle relative au bain de sang social évité En réalité, le dégraissage s’est fait tout en douceur, via des plans savamment étudiés par le management sous la houlette d’un patron charismatique - John J. Goossens - entré en 1995 dans l’entreprise et mis en œuvre à partir de 1997 (6 300 postes concernés) avec des reconversions, des départs naturels ou encouragés. Une mutation lente et indolore toujours en cours actuellement puisque tout récemment, l’entreprise a mis sur pied un système de départ progressif à la retraite avec un système de tutorat des jeunes par les futurs pensionnés.

Et puis, nous explique encore un des proches du dossier à l’époque, "Elio Di Rupo avait insisté sur les objectifs de cette "consolidation stratégique" qui étaient une gestion équilibrée et humaine des départs du personnel grâce au maintien d’une participation majoritaire de l’Etat, et surtout l’entrée de partenaires financiers de qualité susceptibles d’apporter à Belgacom le know-how technologique et les outils d’un développement durable. Cela s’est passé dans un climat où l’on se gaussait du ministre à propos de l’appellation "consolidation stratégique" qui était pourtant bien calibrée, et du principe d’une privatisation menée par un socialiste. Elio était harcelé au sein même des rangs du parti alors que d’autre part, on exigeait la cession pure et simple de l’entreprise au plus offrant. Pourtant, près de 20 ans plus tard, force est de constater que Belgacom est devenue une entreprise à la pointe des technologies de réseaux, et très rentable de surcroît, là où d’autres groupes ont connu des fortunes diverses. Le ministre est donc arrivé à ses fins". Mais par les hasards de l’histoire, Elio Di Rupo devenu aujourd’hui formateur changera-t-il de point de vue sur la participation de l’Etat dans Belgacom ?

Apparemment, au PS, le tabou de la privatisation de Belgacom est brisé, nous assure un observateur extérieur. "Le contexte a changé Même la notion de service universel assuré par un opérateur contrôlé par l’Etat a évolué au fil du temps. On pourrait imaginer différemment le maintien des missions de service public. Et d’ailleurs, l’Europe a pris les choses en main. Et peut-être Elio Di Rupo estime-t-il que Belgacom qui fêtera l’an prochain 20 ans d’existence est capable de voler enfin de ses propres ailes "

Un allégement de la participation de l’Etat allant de pair avec un allégement de ses dettes ? Cela a évidemment du sens actuellement. Mais il est bon de se souvenir que dans les 17 000 employés que compte encore Belgacom, et dans l’hypothèse d’une cession du contrôle de l’entreprise, un groupe étranger trouverait certainement un moyen de faire l’économie de quelques milliers de postes C’est la partie la plus visible du risque d’une telle cession. Il y en a d’autres.