Yves Mersch: "Sortir le Luxembourg de l'immobilisme"
Le gouverneur de la Banque centrale luxembourgeoise depuis mai 1998 est l'un des candidats au directoire de la Banque centrale européenne.
- Publié le 11-02-2012 à 08h11

Rencontre Yves Mersch, gouverneur de la Banque centrale luxembourgeoise depuis mai 1998, est l'un des candidats au directoire de la Banque centrale européenne, en remplacement de l'Espagnol José Manuel González-Páramo, dont le mandat s'achève fin mai. Le Luxembourgeois siège déjà, vu sa fonction au Luxembourg, au conseil des gouverneurs de la BCE. Agé de 62 ans, il a derrière lui une carrière qui l'a vu aux plus hautes fonctions dans diverses administrations et qui l'a notamment conduit à la délégation permanente du Luxembourg à l'Onu. Il a aussi eu et a toujours nombre de mandats auprès d'institutions financières. Nous l'avons rencontré.
Vous avez récemment parlé de "posture de déni des réalités économiques" à propos du Luxembourg. Pourquoi ?
Nous avons utilisé ces mots dans le plus récent Bulletin de la Banque centrale du Luxembourg. Les réformes à long terme ne sont pas poursuivies avec la vigueur nécessaire. Pour une économie extrêmement ouverte, la situation peut très vite évoluer. Alors que des réformes structurelles d'envergure sont engagées dans la plupart des pays européens, il serait regrettable que le Luxembourg ne procède pas aux changements qui s'imposent. Nous ne pouvons pas rester dans l'immobilisme. Je rappelle que le Luxembourg affiche l'une des dettes implicites les plus élevées de la zone euro, ce qui prouve l'importance d'une réforme de notre système de pension. Un projet de loi a été récemment déposé par le gouvernement, mais la réforme proposée sera mise en œuvre de façon bien trop graduelle. Elle repose de surcroît sur une croissance économique élevée, de 3 % l'an d'ici 2060.
Quel niveau atteint cette dette ?
Pour mémoire, la dette dite implicite est celle liée aux promesses à long terme, dans le domaine des pensions en particulier. En l'occurrence, celle du Luxembourg dépasse à politique inchangée les 1 000 % du PIB selon une récente étude de la Stiftung Marktwirtschaft, d'où l'absolue nécessité de réformes. La situation du Luxembourg est compliquée, car actuellement la sécurité sociale affiche des surplus qui masquent, aux yeux de l'opinion, la nécessité de telles réformes. Les surplus viennent surtout du succès, jusqu'à présent, de notre modèle économique, qui a attiré un grand nombre de travailleurs frontaliers. Ces emplois alimentent à court terme les caisses de la sécurité sociale, mais augmentent à long terme la demande de pensions. Toutes choses égales par ailleurs, si l'on ne réformait pas le système des pensions, le Luxembourg aurait besoin, d'ici trente ans, non plus de 380 000 emplois, mais d'environ un million de travailleurs pour une population résidente d'un peu plus de 500 000 personnes actuellement. Ceci démontre l'ampleur du problème. Cette réalité, il faut la regarder en face.
Quelles réformes structurelles engager ?
Celles qui sont déjà recommandées pour ce pays par toutes les organisations internationales et par la BCL depuis de longues années. Comme il n'est plus possible d'ajuster le taux de change dans une union monétaire, il faut que la formation des prix et des salaires soit plus flexible, ceci pour assurer la compétitivité. En Europe, il y a parfois un refus de voir que nous devons à la fois rester compétitifs et assurer la soutenabilité des finances publiques. Par ailleurs, il nous faut rendre nos économies plus flexibles. Cela ne vaut pas seulement pour le marché du travail, mais aussi pour celui des produits, pour la politique budgétaire et pour l'intermédiation financière. D'où les recommandations s'adressant au Luxembourg, tant en ce qui concerne le marché de l'emploi - en encadrant le mécanisme d'indexation des salaires et plus largement en corrigeant les dérives des coûts salariaux unitaires - que pour la soutenabilité des finances publiques.
Encadrer, ou supprimer l'indexation ?
Le plus efficace serait de supprimer ce mécanisme, mais il est difficile d'expliquer à l'opinion qu'une suppression de l'indexation reste compatible avec des négociations visant à contrer la perte de pouvoir d'achat induite par l'inflation. Il ne faut pas mélanger les deux : l'évolution des salaires et des prix doit refléter l'évolution de l'économie réelle. La Belgique en tient compte dans son modèle d'indexation. A la BCL, nous proposons, dans un premier temps, de suivre l'exemple de nos voisins belges, ce qui a déjà été considéré au Luxembourg comme excessif. Pourtant, les automatismes empêchent tout ajustement économique et sont par conséquent très coûteux en termes d'emplois et de croissance. L'indexation n'est cependant pas le seul domaine de réforme.
L'économie luxembourgeoise est-elle en décrochage par rapport à d'autres pays ?
Ce qui importe, pour un Etat, c'est de regarder ses principaux partenaires, qui sont aussi ses principaux concurrents. Les plus importants partenaires du Luxembourg sont l'Allemagne, la Belgique et la France. Si je considère l'évolution du coût unitaire de la main-d'œuvre, indicateur phare de la compétitivité d'un pays, il est inquiétant de constater que depuis l'introduction de l'euro le Luxembourg a, en termes d'augmentation des coûts salariaux unitaires, dépassé la Grèce et tous les pays qui sont actuellement en proie à de graves difficultés. Or, ces pays ont pris des mesures pour arrêter l'évolution défavorable de leurs coûts salariaux. Par ailleurs, l'Allemagne a connu une longue période de restrictions salariales. Au total, par rapport aux pays limitrophes, le Luxembourg connaît une forte détérioration de sa compétitivité. Nous n'avons pas d'autre choix que de freiner une évolution des salaires qui n'est pas justifiée par nos gains de productivité.
L'économie luxembourgeoise n'est-elle pas trop dépendante de la place financière ?
Le capital en provenance de l'étranger a toujours profité au Luxembourg, économie ouverte s'il en est. Nous en sommes dépendants pour développer l'économie nationale. Que cela s'opère via la sidérurgie, par exemple, ou via la finance, les centres de décision sont principalement situés à l'étranger. Nous sommes parfaitement conscients de l'externalité négative que cela entraîne et à cet égard : la politique de l'Etat s'efforce de privilégier la diversification. Celle-ci a porté ses fruits dans une série de domaines tels que le commerce électronique ou la biomédecine. Nous avons également procédé à une diversification au sein de l'industrie financière. Si le Luxembourg était simplement une place financière, la situation aurait été bien plus dramatique dans le contexte de crise financière et économique. Nous avons élargi notre offre de services financiers, avec l'industrie des fonds d'investissement et diverses activités auxiliaires.
Quelle est votre position par rapport aux euro-obligations ?
A nouveau, on confond court, moyen et long terme. Si nous revenions tous à une meilleure situation et si tous les Etats membres de l'UEM accédaient à une notation AAA, alors un progrès dans l'approfondissement de l'intégration européenne pourrait également comporter des émissions d'obligations communes. Si un financement commun était simplement un transfert de ceux qui sont compétitifs et budgétairement prudents vers ceux qui le sont moins, cela pourrait conduire à une situation néfaste d'aléa moral. Si on approfondissait la construction européenne dans le sens d'une union budgétaire, cela impliquerait des transferts de souveraineté au niveau européen, un véritable contrôle démocratique européen et des institutions communautaires clairement en charge non pas d'une Europe des 27, mais d'une Europe de l'euro. Actuellement, la seule institution en charge de l'euro est la BCE. L'EFSF a certes été érigé, mais il manque toujours un réel gouvernement économique. Pour le moment, la gouvernance reste intergouvernementale et la souveraineté budgétaire nationale.
Il faut donc ce gouvernement économique européen ?
Certains préconisent un modèle où un ministre européen des Finances serait en charge de la supervision des banques transfrontalières et, en matière budgétaire et économique, des conséquences des mesures prises par un Etat sur les autres Etats. D'autres prévoient un commissaire européen qui soit affranchi de la contrainte du collège, comme le commissaire à la concurrence. Si un transfert de souveraineté était organisé au niveau de l'Exécutif, alors, en toute logique, il faudrait l'accompagner d'un renforcement de l'implication du Parlement européen qui, par exemple, n'a même pas de commission dédiée à la zone euro. L'évidence est de plus en plus éclatante que l'intérêt à 27 n'est pas toujours le même qu'à 17. Nous avons fait des pas dans la bonne direction, mais il faut franchir d'autres étapes avant de parler d'euro-obligations. Malheureusement, cela implique, dans certains pays, des changements législatifs profonds que nombre de gouvernants estiment ne pas pouvoir valider auprès de leur électorat en ces temps difficiles.
