Philippe Defeyt: "Non, le chômage n’est pas au plus bas"

Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un développement durable et président (Ecolo) du CPAS de Namur, revient pour "La Libre" sur le rapport 2011 de l’Onem.

Philippe Defeyt: "Non, le chômage n’est pas au plus bas"
©Alexis Haulot
Laurent Gérard

Entretien

Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un développement durable et président (Ecolo) du CPAS de Namur, revient pour "La Libre" sur le rapport 2011 de l’Onem (LLB du 23/3).

Comment évolue le chômage, si on se réfère au nombre de demandeurs d’emploi inoccupés (DEI) ?

En 2011, il a baissé. Mais il est reparti à la hausse. En février 2012, en Wallonie, le chômage est plus élevé de 6 000 unités qu’il y a un an. Le ministre de l’Emploi ne communique d’ailleurs plus. On ne va pas vers une grave récession, mais le chômage devrait augmenter de 25 à 30 000 unités en 2012.

L’Onem souligne combien la Belgique a bien résisté à la crise, en comparaison avec les autres pays européens.

Ces cris de victoire sont indécents. Prenons le marché du travail des jeunes (voir infographie). Entre 2010 et 2011, le chômage des jeunes a baissé d’environ 8 000 unités. Evidemment que l’on peut s’en réjouir, mais le niveau est toujours supérieur à celui de 2008. On est encore à plus de 100 000 et ce chiffre va repartir à la hausse en 2012. Le taux de chômage des jeunes reste scandaleusement élevé, puisqu’il est toujours de l’ordre de 25 %. Le fond du problème, on refuse de le voir, est qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde. L’autre chose qui me choque, c’est qu’une partie des relativement bonnes performances est due au fait qu’un nombre croissant de personnes ont été retirées du marché du travail, notamment en raison de la forte augmentation du nombre de jeunes aux études - une bonne chose, s’ils les réussissent, mais le taux de réussite est en train de chuter - et du nombre de personnes devenues invalides (dépendant de la mutuelle). Un phénomène lié à la dégradation des conditions de travail et au vieillissement. Tant mieux si le chômage baisse, mais il faut relativiser : on a un taux de sous-emploi scandaleusement élevé en Belgique. Et qui l’est d’autant plus qu’on a affaire à des personnes peu qualifiées ou qui connaissent des difficultés. Finalement, quelle est la réponse de la société aujourd’hui, à ce problème ? Je n’en vois pas, sauf à se réjouir parce qu’il y a 1 000 chômeurs en moins pendant un mois.

Faut-il davantage de politiques centrées sur les groupes cibles, plus difficiles à mettre à l’emploi ?

Elles ont à mon sens deux inconvénients majeurs. 1° Dans une large mesure, elles organisent un déplacement d’emplois non aidés vers des emplois aidés. Si un indépendant doit engager quelqu’un, il est clair qu’il privilégiera un engagement avec des aides à la clé (win-win). C’est normal. 2° Pour les personnes qui sont en dehors des publics cibles, il peut y avoir à la longue un véritable piège au chômage, puisqu’elles se voient refuser régulièrement des embauches. Chez les moins de 25 ans (cf infographie), le nombre d’emplois activés a augmenté de 12 500 unités de 2010 à 2011. Et le nombre d’emplois salariés de 3 200 seulement. C’est une claire indication de ce qu’on appelle les effets d’aubaine.

Et pour les personnes âgées ?

On voit bien ce qui se prépare pour augmenter le taux d’emploi des personnes âgées, mais moi j’attends toujours la première étude un peu rigoureuse qui montre que l’objectif d’augmenter le taux d’emploi des personnes âgées va augmenter effectivement l’emploi global, la masse salariale globale et les recettes de la sécurité sociale. Car c’est cela le discours officiel, mais il n’y a pas d’études, juste des incantations. Bien sûr, l’évolution va dans le sens de travailler plus tard. Mais la question est de savoir quelles politiques on met en place. Prenons ce qui se fait dans les maisons de repos et les hôpitaux. Le personnel soignant y a droit, au-delà de 45 ans et de manière progressive, à des jours de congés supplémentaires. qui font l’objet d’un remplacement. Et si 15 ou 20 travailleurs prennent des congés en plus, on peut réaliser une embauche compensatoire à temps partiel. Il y a donc un lien très clair entre le maintien à l’emploi de travailleurs âgés qui connaissent des conditions difficiles et l’emploi général. On pourrait faire cela dans plein de secteurs : police, éducateurs, enseignement Cela existe, via le plan Tandem, dans certains secteurs sociaux. Mais c’est remis en cause par le gouvernement fédéral. C’est l’inverse de ce qu’il faut faire.

Mais ce système coûte cher, non ?

Oui, mais combien coûte un emploi win-win (activé, NdlR) ? C’est une question de choix. Et c’est le genre de politique qui n’a pas les inconvénients des publics cibles. On ne dit pas que c’est un jeune de 26 ans dans certaines conditions qui doit remplacer le travailleur. Non, il est remplacé, point.