Besoin de croissance comme de pain

Quelles recettes pour relancer la machine européenne ? Des économistes expliquent comment passer de l'austérité à la croissance, sur fond de crise financière. Premier volet de notre série.

Isabelle de Laminne
Besoin de croissance comme de pain
©D.R.

"Nous sommes dans une impasse et la seule façon d’en sortir est de favoriser la croissance car l’austérité mène à la récession", constate Bruno Colmant, professeur à la Vlerick Management School et à l’UCL. Or, pour sortir de la crise de la zone euro, nous avons besoin de tout sauf d’une récession accrue. Mais la croissance ne se décrète pas, ne s’impose pas. Il faut donc la susciter. Selon cet économiste, la croissance peut aller se chercher par deux voies différentes : l’une budgétaire, l’autre monétaire.

Le sud de l’Europe n’arrivera pas à s’en sortir sans une croissance d’origine budgétaire qui consiste à augmenter les déficits publics sachant que le retour à l’équilibre exigé pour 2015 est une utopie. " On ne peut pas exiger que ces pays s’adaptent en deux ans. Ces pays, peu industrialisés, ont besoin de croissance et pas d’austérité et surtout pas de décroissance car cela conduit à de la déflation et donc à une récession accrue. La décroissance est une imposture intellectuelle ", estime Bruno Colmant.

L’autre voie est une croissance par injection monétaire. Les injections monétaires servent essentiellement à fluidifier le système et à aider les banques à injecter du crédit dans l’économie réelle. " On constate qu’aux Etats-Unis, ils ont pratiqué des dépenses budgétaires alliées à une expansion monétaire. L’histoire nous montre qu’en période de récession, il vaut mieux pratiquer des politiques d’expansion monétaire et de déficits budgétaires. Il ne faudrait pas répéter les mêmes erreurs que celles du début des années 1930, avant le New Deal de Roosevelt ", prévient Bruno Colmant.

Les prochaines semaines seront cruciales. Les systèmes bancaires sont fragilisés dans des pays comme le Portugal, l’Espagne et la Grèce. La BCE devra probablement faire un troisième round de LTRO (Long Term Refinancing Operation). Cet argent prêté par la BCE a essentiellement servi aux banques des pays du Sud à racheter leur propre dette publique. On a donc assisté à une "redomestication" des dettes publiques, ce qui a permis d’éviter, temporairement, un risque systémique de contamination.

" Si on ne relâche pas la contrainte budgétaire sur le sud de l’Europe et si l’on n’accepte pas de réinjections monétaires, l’homogénéité de la zone euro sera définitivement mise en question" , estime Bruno Colmant.

Une autre porte de sortie pourrait être la création d’une monnaie duale. Dans ce scénario, l’euro ne serait plus une monnaie unique mais une monnaie commune qui serait une seconde monnaie pour des pays sortis de la zone euro. Un double marché des changes comme l’a connu la Belgique. " On pourrait imaginer que certains pays sortent de la zone euro pour leurs échanges domestiques mais conservent l’euro pour leurs échanges internationaux (exportations ou importations). Un contrôle des changes serait instauré avec une monnaie nationale non convertible. Ces pays pourraient se mettre en congé temporairement de la zone euro pour faire des ajustements intérieurs nécessaires. Il faut aussi être conscient que les Grecs ne pourront pas honorer leurs dettes ", note Bruno Colmant.

Et l’idée des eurobonds défendue par François Hollande ? " Cette idée ne peut se concevoir sans une union budgétaire et fiscale. C’est une idée artificielle qui consiste à faire rembourser les dettes de façon commune. Or, on vient de faire exactement le contraire avec la redomestication des dettes publiques."

Si l’euro est sauvegardé ce sera un euro faible avec de l’inflation. Mais le scénario qui se profile semble aller vers une scission de la monnaie unique. Cette scission prendra la forme soit de l’expulsion de pays, soit de monnaies duales ou de la scission de la zone euro entre un euro du Sud et un euro du Nord. Ce scénario de la scission de la zone euro est le scénario du pire.