Poker menteur à la table grecque

Est-il vraiment envisageable que la Grèce quitte l’union monétaire ? Quelles en seraient les conséquences ? Bluff à tous les étages.

Olivier le Bussy
Poker menteur à la table grecque
© Martin D'Haese St LLB

Éclairage

Plusieurs tables, une multitude de "joueurs", des enjeux qui défient l’imagination et bien sûr, du bluff. La plus grande partie de l’histoire du poker menteur ne se joue ni à Las Vegas, ni à Monte-Carlo. Elle se déroule simultanément à Bruxelles, à Athènes, Berlin et dans toutes les capitales de la zone euro, ainsi qu’à Washington, où siège le Fonds monétaire international. Elle aurait commencé, clandestinement, il y a plus d’un an. Mais c’est depuis l’échec des négociations pour former une coalition gouvernementale en Grèce, après les élections législatives anticipées du 6 mai dernier, qu’elle se dispute à la lumière, tamisée, des salles de réunion.

Première donne : le scénario d’une sortie de la Grèce de l’union monétaire est-il à l’étude ? Pour rappel, les nouvelles élections grecques du 17 juin pourraient accoucher d’une majorité parlementaire refusant le plan d’austérité imposé par l’Union européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le FMI en contrepartie du second plan d’aide de 130 milliards d’euros.

Mercredi soir, à Bruxelles, au terme du sommet européen informel, les dirigeants des dix-sept Etats membres de la zone euro ont tous délivré le même message, au mot près : "Nous voulons que la Grèce reste dans la zone euro et respecte ses engagements".

Dans le même temps, circulait l’information selon laquelle le comité de préparation de l’Eurogroupe - le cercle des ministres des Finances de la zone euro - a prié les Dix-sept de préparer, individuellement, des plans d’urgence au cas où la Grèce abandonnerait la monnaie unique. Athènes dément, vigoureusement. Le président français Hollande a dit "ne pas être informé d’aucune simulation menée par un groupe ou un sous-groupe". Elio Di Rupo n’est pas au courant non plus. Ah bon ? Son ministre des Finances, Steven Vanackere a pourtant confirmé la rumeur, déclarant qu’un gouvernement responsable doit "prévoir également ce que vous espérez éviter", osant la comparaison avec la préparation à une attaque terroriste. "Il faut être prêts dans tous les cas", enchérit son homologue italien Grillo. "Si on dit qu’on ne fait rien, on sera taxé d’imprévoyance. Et si on annonce qu’on prépare quelque chose, tout le monde pense que la situation est plus grave que prévu", commente une source diplomatique.

Deuxième donne : la zone euro est-elle vraiment en mesure d’absorber le choc, sans précédent, économique, financier et politique que constituerait l’amputation de son membre grec ? "Contrairement à ce qui aurait été le cas il y a deux ans, la zone euro pourrait aujourd’hui mieux digérer une sortie de la Grèce", juge le député libéral allemand Rainer Brüderle, ex-ministre de l’Economie. "Ce serait gérable", estime la Bundesbank. La banque américaine Citigroup parie sur une sortie en 2013. L’agence de notation Fitch sur une "contagion minimale". Mais le gouverneur de la Banque centrale autrichienne (et membre du conseil des gouverneurs de la BCE), Edward Nowotny évoque, inquiet "un choc massif et important, dont personne ne connaît la portée".

Et si les fuites concernant la préparation de plans B servaient d’abord à faire pression sur les électeurs grecs et les partis opposés à l’austérité ? "Ce n’est pas du tout de ça qu’il s’agit", assure la même source diplomatique. Tout en prenant soin de préciser : "Les Grecs doivent comprendre qu’il y a deux parties à l’histoire", l’aide et les engagements qui la conditionnent. "Ceux qui disent que la Grèce pourra éviter de respecter ses engagements mentent".

Alexis Tsipras, leader du parti grec de gauche radicale Syriza, fait campagne sur le rejet du plan d’austérité. Donné favori du scrutin du 17 juin, il se dit prêt à (ne pas) payer pour voir jusqu’où les Européens oseront aller. "Je ne crois pas que le rejet du programme d’austérité signifierait une sortie du pays de la zone euro", a-t-il déclaré la semaine dernière, à Paris. Si la Grèce fait faillite, prévient-il, la contagion aura tôt fait de gagner les autres maillons faibles de la zone euro. "Il faut trouver une solution commune à nos problèmes communs", insiste-t-il.