Le pari digital audacieux de "Newsweek"

La Britannique Tina Brown a la réputation d’être une sorte de Pythie de la presse magazine. Cette journaliste aux talents précoces fut nommée rédactrice en chef de l’hebdomadaire féminin "Tatler" à 25 ans, un tremplin qui la propulsera à la tête des plus grandes publications américaines. Elle dirige le très glamour magazine "Vanity Fair" de 1984 à 1992 et le très sérieux "New Yorker" de 1992 à 2000. Habituée aux grands écarts éditoriaux, Tina Brown devait aussi présider aux destinées de la nouvelle formule de "Newsweek", vendue pour un dollar symbolique en 2010 par le groupe Washington Post à Sidney Harman, un homme dépourvu de toute expérience dans les médias.

Stéphanie Fontenoy

Correspondante aux Etats-Unis

La Britannique Tina Brown a la réputation d’être une sorte de Pythie de la presse magazine. Cette journaliste aux talents précoces fut nommée rédactrice en chef de l’hebdomadaire féminin "Tatler" à 25 ans, un tremplin qui la propulsera à la tête des plus grandes publications américaines. Elle dirige le très glamour magazine "Vanity Fair" de 1984 à 1992 et le très sérieux "New Yorker" de 1992 à 2000. Habituée aux grands écarts éditoriaux, Tina Brown devait aussi présider aux destinées de la nouvelle formule de "Newsweek", vendue pour un dollar symbolique en 2010 par le groupe Washington Post à Sidney Harman, un homme dépourvu de toute expérience dans les médias.

La fusion entre l’hebdomadaire de renom et le "Daily Beast", un site Internet un brin racoleur créé deux ans plus tôt par Mme Brown, avait fait grand bruit. Sous la houlette d’une nouvelle direction, les deux rédactions devaient être fondues pour créer un nouveau produit, à la frontière entre presse écrite et contenu digital. Des passerelles entre les deux mondes devaient être instituées. Ainsi, la plateforme en ligne "Daily Beast" sortait en avant-première les scoops de "Newsweek" et levait le voile sur les grands titres de la semaine à venir. L’idée étant d’occuper le terrain des deux médias, de créer des synergies et de générer le "buzz".

Les prédictions de Tina Brown ont fait un flop. Même si les difficultés de la version papier du concurrent du "Time" magazine avaient commencé bien avant qu’elle ne reprenne en main le titre, cette diva des médias voit néanmoins la tête de "Newsweek" rouler sous son propre bureau. Ses détracteurs pointent du doigt son goût pour les sujets coups de poing et la prédominance des commentaires sur les faits. Le changement de direction en 2010 avait provoqué l’hémorragie des cerveaux et grandes plumes de "Newsweek", qui s’était vidé de la plupart de ses responsables éditoriaux de toujours. A l’intérieur de la rédaction comme à l’extérieur, on confesse que la fusion des deux supports n’a jamais été aboutie. Résultat: une confusion des genres qui a complètement démantelé ce qui restait de l’esprit "Newsweek", un magazine iconique qui avait chroniqué l’histoire américaine depuis 1933.

Sa "renaissance" digitale sera-t-elle plus réussie ? On se permet d’en douter. Son nouveau patron est Barry Diller, Pdg d’InterActiveCorp, un groupe spécialisé dans les sites Internet commerciaux, comme Match.com, et propriétaire du site de réservation de voyages Expédia. Le groupe invoque la fonte des revenus publicitaires et l’évolution des habitudes de lecture pour justifier le sacrifice de la version papier de "Newsweek". Ce dernier avait perdu un lecteur sur deux ces dernières années, passant de 3,1 millions d’exemplaires vendus en 2007 à 1,5 millions aujourd’hui. La dette du titre s’élève à 40 millions de dollars. "Aujourd’hui, 39 % des Américains disent s’informer en ligne, selon une étude publiée le mois dernier par le Pew Research Center. Nous pensons avoir atteint un point de bascule, où nous pouvons toucher plus efficacement nos lecteurs sous tous les formats digitaux. Ce n’était pas le cas il y a seulement deux ans. Et cela ira en s’accroissant dans les années qui viennent" , indique la direction.

Faute d’une conversion digitale réussie, sûrement est-il déjà trop tard pour "Newsweek", qui semble s’être égaré en cours de route et avoir perdu sa voix dans la bataille contre Internet.